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1er mars 2005 | Imprimer cette page

PLANETE ATTITUDE

par Danielle Beaugendre

Aujourd’hui, plus personne, enfin presque, ne met en doute l’origine anthropique du réchauffement climatique actuel.

Les climats de la terre ont beaucoup varié depuis son origine il y a 4,5 milliards d’années. Des variations à l’échelle du million d’années, comme les grandes glaciations ; du millier d’années, comme la désertification du Sahara, il y a 6500 ans ; à l’échelle du siècle, par exemple le "mini-âge" glaciaire qui frappa l’Europe entre les XIVème et XVIIIème siècles.

Ces larges cycles climatiques n’étaient pas perceptibles à l’aune d’une vie d’homme. Or, il s’avère que la dernière décennie du XXème siècle a été la plus chaude depuis au moins mille ans.
Dix ans, ce n’est pas beaucoup.. Et nous sommes à même de constater les conséquences immédiates du réchauffement climatique : fonte des glaces polaires, hausse du niveau de la mer, érosion accrue des côtes, sécheresse des pays du Sahel, anomalies climatiques : ouragans, modification des courants marins.
Cette accélération du processus de réchauffement de la planète ne peut s’expliquer que par l’action de l’homme. Ses activités ont renforcé, principalement par l’émission massive de dioxyde de carbone (CO2), un phénomène "naturel" , l’effet de serre.

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La banquise fond..
La banquise a perdu 40% de son épaisseur en 40 ans.

En 1988 un organisme réunissant près de 4000 chercheurs dans le monde, le GIEC (Groupement intergouvernemental pour l’évolution du climat) met en œuvre une action qui aboutit, en décembre 1997, au protocole de Kyoto.

- Le protocole de Kyoto.

38 pays industrialisés s’engagent à réduire leurs émissions des six gaz à effet de serre [1], accusés de provoquer un réchauffement global.

Le protocole de Kyoto stipule qu’au cours de la période d’engagement allant de 2008 à 2012, ces émissions devront baisser jusqu’à un niveau moyen inférieur de 5,2% à ce qu’il était en 1990 pour le CO2, 1995 ayant été prise comme année référence pour les cinq autres.

Il fixe des objectifs de réduction variables selon les pays : -5% pour l’Union européenne dont l’économie avait stagné, [2] -8% pour les USA, -6% pour le Japon. Pour parvenir à ces taux, ces pays devront développer des énergies renouvelables et le nucléaire, promouvoir les économies d’énergie, ou encore remplacer le charbon par le gaz naturel, (moins émetteur de gaz à effet de serre). Les pays en développement ne sont pour l’instant tenus à aucune réduction. Dans la logique du développement industriel pour tous, il était en effet difficile de leur imposer des contraintes.

- Pourquoi avoir attendu 8 ans sa mise en oeuvre , alors que « la maison brûle » ? [3]

Pour entrer en vigueur, le protocole de Kyoto devait être accepté par au moins 55 pays, totalisant 55 % des émissions de CO2 (le principal gaz à effet de serre). Il a fallu patienter jusqu’à ce que deux « récalcitrants » suffisamment importants acceptent les conditions du protocole pour parvenir au seuil nécessaire à l’application du traité. Les adhésions de la Russie (17,4% des émissions) et du Canada en 2003, ont permis d’atteindre ce seuil, c’est pourquoi le protocole est enfin sur les rails !

- Tous les Etats concernés par les émissions de ces gaz n’avaient donc pas accepté le protocole ?

La 1ère puissance économique mondiale, les Etats Unis, - 4% de la population de la planète mais 22% des émissions de CO2 - a refusé ses conditions ! Déjà en 1997, les Etats Unis se proposaient « au mieux » de stabiliser vers 2012 leurs émissions au niveau de celui de 1990, en assortissant cette proposition de la création d’un marché des « droits à polluer », où les pays riches, ne parvenant pas à réaliser leurs objectifs, auraient pu acheter des tonnes de carbone aux pays les plus vertueux, ou …les plus pauvres.

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Emission de CO2 dans le monde en 2002
Le Monde, 16-02-05

Ce scénario a été rejeté lors de la conférence de La Haye en novembre 2000. Les Etats Unis se sont alors retirés des négociations, entraînant dans leur sillage leurs partenaires du groupe dit du « Parapluie ». [4]

Juillet 2001, à Bonn, changement de cap : des concessions sont faites sur les droits à polluer et les « puits de carbone », ce qui a motivé le revirement du Japon, du Canada et de la Russie, mais pas des Etats Unis..
Leur nouvel argument fort : la Chine et l’Inde sont de très grands pollueurs, car ils utilisent des énergies « sales », comme le charbon, et ne disposent pas des technologies permettant de limiter les rejets de dioxyde de carbone. Pourquoi les EU se sacrifieraient- ils, eux qui investissent dans les technologies non polluantes, alors que ces puissaances "émergentes" sont boulimiques en énergie ?

En 2000, l’arrivée au pouvoir de l’équipe Bush, largement soutenue par le lobby pétrolier, n’avait rien arrangé.

Or, précisément à cette même époque, une équipe de chercheurs américains du MIT concluait à une probabilité de réchauffement de 90%. G.W Bush a choisi les 10% de chances que la planète n’aille pas à la catastrophe....

L’attitude très « personnelle » des Etats Unis ne fait que conforter le scepticisme vis à vis du protocole.
D’autres éléments encouragent cette attitude.

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Répartition des émissions de CO2
Le Monde, 16-02-05

- Le flou des estimations.

En 1995, le GIEC prévoyait un réchauffement moyen de 1 à 3,5 degrés d’ici à 2100, et une augmentation du niveau de la mer de 15 à 95 cm. En 2001, la fourchette possible du réchauffement pourrait être de 1,4 degré à 5,8 degrés. En avril 2002, un rapport onusien conclut que le changement climatique avait vraisemblablement été sous-estimé et se situerait plutôt entre 5,8° et 6,9°. [5]

Etablir des modélisations climatiques est un exercice difficile, et de l’incertitude à l’incrédulité, il n’y a qu’un pas.

- Le constat de l’aspect dérisoire de l’objectif de Kyoto.

Il correspond à une réduction de 0,060% sur une hausse de 2° envisagée pour 2050, soit 3% de l’effort à réaliser pour freiner effectivement le réchauffement. Cela correspond « à foncer dans un mur à une vitesse de 100km/h », tout en déduisant « qu’il était urgent de réduire cette vitesse à … 97 km/h ! ».

Ainsi s’exprime, plus que dubitatif, l’universitaire Frédéric Durand [6].

- A son inefficacité, Kyoto ajoute des effets pervers.

Le lobby nucléaire s’est engouffré dans la brèche ouverte. L’énergie nucléaire, certes, ne rejette pas de gaz à effet de serre. On en oublierait presque qu’elle fabrique des déchets radioactifs sur des millénaires et dont on ne sait que faire…

Kyoto et ses avatars, Bonn et Marrakech, ont conceptualisé l’idée réconfortante de pouvoir réaliser des « puits de carbone » plutôt que de réduire la production. Les « forestiers » ravageurs des forêts équatoriales y trouvent une opportunité inespérée ! Ces forêts se trouvent généralement en situation d’équilibre, voire en rejet de carbone. Quelle bonne affaire de dire « rasons ces forêts - le travail est déjà bien commencé - et reboisons avec des espèces à croissance rapide ( acacias, albizia, eucalyptus ) qui absorbent rapidement le carbone. Tout en passant pour des bienfaiteurs, grâce à des primes à l’environnement et tout en touchant les bénéfices du commerce du bois…..

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La déforestation : bienfait écologique ?
C’est un effet pervers du protocole de Kyoto...

Kyoto est ainsi devenu le premier promoteur du nucléaire et de la déforestation en milieu tropical…

- Le CO2 en Bourse ?

L’Union européenne [7] a crée, pour le bon motif, un véritable marché du dioxyde de carbone. Des crédits d’émission de CO2 ont été accordés à 12 000 sites industriels à hauteur de ce qu’ils sont autorisés à produire. Les entreprises qui dépasseront ce plafond devront acheter des crédits supplémentaires, sachant que le prix actuel de la tonne de carbone est fixée à sept euros.

C’est un prix bien trop bas pour inciter véritablement les industriels à investir dans des équipements réducteurs d’émission.

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L’effet de serre : les transports mis en cause
Emissions de gaz à effet de serre par mode motorisé, en grammes d’équivalent carbone par passager.km.

D’autant que dans la plupart des pays industrialisés, y compris les EU, le secteur industriel comme le secteur agricole ont déjà fait de gros efforts pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Le danger vient d’ailleurs : les transports, avions et surtout automobiles, qui eux sont plus difficilement contrôlables.

- Kyoto et la "Planète attitude"

Le constat qui vient d’être fait n’est pas très optimiste. Malgré leurs dires, ni le Japon ni l’Union européenne ne parviendront à respecter leurs engagements, et la Russie attend ... d’aller mieux.

Alors pourquoi ne pas tuer Kyoto dans l’oeuf ? Parce qu’il est un tournant dans l’histoire.
Depuis le début de la Révolution industrielle, l’humanité, enfin celle des pays du Nord, vivait sur un gâteau qui s’élargissait continûment. Avec les émissions de CO2, on tombe sur un gâteau dont la taille doit diminuer. Le pétrole est la prochaine étape.

Ce sont les Etats, sous l’égide de l’ONU qui fixent aux acteurs économiques des limites à ne pas dépasser. Assisterait-on à un retour du politique ? A quelque chose qui pourrait ressembler à l’ébauche d’un gouvernement mondial du climat ?
Peut être, à condition de ne pas casser les Etats en les pliant aux lois du marché et de la dérégulation, alors que justement il convient de re-réguler….

Par ailleurs, l’effet de serre nous oblige à être efficaces, performants, à faire des gains de productivité, à gagner en compétitivité. Contrairement à ce que prétendent les EU, Kyoto n’est pas un handicap économique, cet aspect-là ne devrait pas les laisser indifférents, non plus que les pays en développement, qui peuvent laisser sur la voie de garage le train de l’industrialisation « à l’ancienne », et s’ouvrir un chemin différent, peut être moins rentable dans l’immédiat, mais plus sûr, avec le concours d’une communauté internationale soucieuse d’équité et de raison.
Bref, Kyoto esquisse une "planète attitude", pour un avenir pas si lointain.

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Dispersion dans l’atmosphère des cendres volcaniques
Un volcan indonésien tousse, et c’est toute la planète qui éternue...

Stabilisation de la croissance démographique, stabilisation de la gestion de ses ressources, telles devraient être les lignes de force du XXIème siècle.

« Sinon se profile le scénario de l’échec total : chacun tire à hue et à dia, les émissions continuent d’augmenter et un changement climatique dévaste l’humanité. Dans ce cas, il y a toutes les chances que ce siècle soit d’une violence extrême. » [8]

Pour aller plus loin :

- Sur l’effet de serre un site privé, très pédagogique, et bien documenté.

- Sur le protocole, le site de Green Peace.

- Toujours sur Kyoto, un site canadien dont la présentation est précise et agréable à l’oeil.

Les articles suivants :

- Dossier du Monde, Kyoto an 1 du mercredi 16 février 2005. Avec notamment des articles d’Hervé Kempf, d’Hervé Morin, Antoine Reverchon et Eric Leser.

- Article du Monde diplomatique : Au royaume des aveugles, "l’effet de serre" est roi. Par Frédéric Durand, Décembre 2002.


[1le dioxyde de carbone (CO2) ; le méthane (CH4) ; l’oxyde nitreux (N2O) ; l’hydrofluorocarbones (HFCs) ; l’hydrocarbure perfluorés (PFCs) ; l’hexafluorure de soufre (SF6).

[21% pour la France, dont ’électricité provient à 75% du nucléaire.

[3Jacques Chirac au sommet de Johannesbourg

[4Australie, Canada, Japon…

[5Quand on sait que lors de la dernière période glaciaire il y a 18 000 ans, la température moyenne avait seulement été de 4° à 5° inférieure à la température actuelle, il y a de quoi paniquer…

[6Maître de conférence à Toulouse II, article du Monde diplomatique décembre 2002

[7Un programme similaire devrait voir le jour au Canada en 2008, et neuf Etats américains sont en train d’élaborer un marché de droits à polluer.

[8Pierre Radanne, directeur du Bureau d’etudes Futur Facteur 4, Président de l’Agence de l’Environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) de 1998 à 2002. Article paru dans Le Monde, 16/02/05