Accueil : Editorial :

3 décembre 2004 | Imprimer cette page

AIDE PUBLIQUE AU DEVELOPPEMENT : CROIRE A LA RELANCE ?

par Danielle Beaugendre

En 2000, à la conférence de New York, le PNUD, [1] a établi une liste de 8 objectifs, baptisés aussitôt OMD, soit Objectifs du Millénaire pour le Développement [2]. Ils ont été approuvés par les 191 Etats-membres de l’ONU, et confirmés par les chefs d’Etat et de Gouvernement du G8.
En 2002 Johannesbourg s’attacha plus particulièrement au développement durable, et Monterrey à l’aide aux PMA, les Pays les moins avancés.

- Les 8 OMD [3]

- Objectif 1 : réduire l’extrême pauvreté. Entre 1990 et 2015, réduire de moitié le nombre de personnes vivant avec moins de 1$ par jour, et de moitié la population qui souffre de la faim.
- Objectif 2 : assurer l’éducation primaire pour tous.
- Objectif 3 : promouvoir l’égalité des sexes, et l’autonomisation des femmes.
- Objectif 4 : réduire la mortalité infantile (de 2/3 d’ici à 2015).
- Objectif 5 : améliorer la santé maternelle.
- Objectif 6 : combattre le VIH/sida, le paludisme et d’autres maladies.
- Objectif 7 : assurer un environnement durable. (Entre autres, réduire de moitié d’ici à 2015 le pourcentage des populations n’ayant pas accès à l’eau potable)
- Objectif 8 : mettre en place un partenariat mondial pour le développement.

- L’APD, des bas…

L’Aide Publique au Développement a connu dans les années 90 une nette désaffection. La chute du Mur de Berlin, symbole de la guerre froide, a rendu obsolètes les luttes d’influence entre les deux blocs. Or bon nombre « d’efforts de solidarité » envers les pays pauvres, étaient dictés par la géopolitique de la guerre froide. L’effondrement du bloc soviétique a eu pour conséquence une réorientation de l’aide en faveur des pays européens sortant du communisme, au détriment des autres, notamment des pays africains.

Par ailleurs, alors qu’il était loin d’être refusé par les opinions publiques, le principe de l’aide au développement souffrait de la mauvaise gestion des fonds. L’aide, trop centralisée, n’était pas dirigée là où elle aurait été utile et dégénérait en projets inadaptés, détournement de l’aide et corruption.
Tombait alors la sanction, sous la forme des catastrophiques plans d’ajustement structurel émis par les institutions de Bretton Woods, FMI et Banque mondiale. [4]
Enfin, portés par le souffle du libéralisme triomphant, recettes d’exportation, (« trade not aid »), transferts financiers des migrants, et capitaux privés, furent considérés comme plus efficaces que l’APD. Leur volume en 2000 était six fois supérieur à celui de l’aide.

- …et des hauts !

Au détour des années 2000, le vent tourne. Les agences spécialisées des Nations Unies ont joué un rôle décisif. Longtemps tenues à l’écart des grandes décisions sur l’aide par les « spécialistes », FMI et Banque mondiale, elles reviennent en force grâce à leur expérience plus concrète du terrain : FAO, OMS, UNICEF, BIT, CNUCED. [5]
Ainsi l’UNICEF a-t-il dénoncé les méfaits des plans d’ajustement sur les populations. Ainsi le BIT et la CNUCED ont-ils stigmatisé les dérives du néolibéralisme ambiant ouvrant une ainsi une voie flirtant avec l’altermondialisme !.
Les agences onusiennes ont organisé des rencontres entre experts, chercheurs, ONG, représentants des pays pauvres sur des thèmes précis : travail, villes, démographie, santé, femmes.
Ainsi furent énoncés les OMD, et définie la (première) échéance, 2015.

- L’aide, une approche différente

Les trois premières décennies de développement se préoccupaient avant tout de croissance économique. Les OMD eux, l’envisagent sous l’angle de la dignité humaine ,de liberté et d’égalité. Généreux, mais vague, diront les sceptiques.
Mais pour la première fois le « Millénaire » « traduit ses résolutions en termes de « projets réalisables », c’est à dire présentées comme des actions quantifiées, avec des dates butoirs ». [6]
A chacun sa tâche. Aux pays riches d’apporter leur soutien : respect de leurs engagements, tout particulièrement celui de hausser leur aide jusqu’à 0,7% du PIB, réduction de la dette, et mieux, l’effacer, ouverture commerciale, révision des subventions agricoles et transfert de technologies.
Aux PMA, de porter leur effort sur la redistribution de l’aide à l’échelle locale, aux populations et non seulement aux pouvoirs publics, ainsi que sur les indispensables réformes structurelles et institutionnelles.

- Les pays industrialisés ont donc reconsidéré l’APD

En 2003, l’aide atteint 68,53 milliards de dollars. En 2000, elle dépassait à peine la barre des 50 millards.
Le Japon a été entre 1991 et 2000 le premier donateur mondial, en dépit des difficultés qui remettent en cause son « modèle » économique à partir de 1996-7 [7].
Depuis 2000 ; ce n’est plus vrai : tandis que décline l’aide japonaise, les Etats de Unis, eux, renouent avec la période Reagan (années 1981-1988, les dernières de la guerre froide), où l’aide aux pays pauvres était « l’un des habits de l’interventionnisme américain » dans sa lutte contre le communisme. En 2004, l’aide américaine, en vigoureuse croissance depuis 1997, est de loin la première du monde.
Les pays européens ( France, Allemagne, Royaume Uni) sont moins flamboyants. Toutefois, depuis 2000, leurs efforts pour accroître leur aide publique est incontestable. Elle tend actuellement à rattraper celle du Japon, qui décidémment ne sort pas de son marasme.

La relance de l’APD fait donc, pour le moment du moins, l’objet d’un consensus international visible, et même ostentatoire. Certains experts vont jusqu’à évoquer la possibilité de son triplement !

- Toutefois, ce n’est pas sans ambiguïtés.

Terrorisme, communisme, même combat ?
Ne doit-on pas considérer l’élan étatsunien comme un effet de la lutte contre le Mal, engagée par l’administration Bush ? Depuis Truman, il est bien connu que c’est la misère et le désespoir qui entraînent les peuples démunis vers le totalitarisme. Et sa forme actuelle, le totalitarisme religieux, s’exprime par le « méga-terrorisme », qui n’épargne aucune région du monde. La montée de la logique de sécurité risque ainsi de polariser l’aide sur les pays les plus susceptibles de conforter l’action américaine contre le terrorisme. Il y a déjà débat entre les EU et leurs partenaires sur l’opportunité de comptabiliser dans l’aide les dépenses de la reconstruction de l’Iraq et l’allègement de sa dette….
Comme au temps de la guerre froide, les objectifs géopolitiques dicteraient les ayant droit..

- Les pays riches ne tiennent pas leurs promesses : le « coup de gueule » du patron de la Banque mondiale

Jim Wolfenson, qui arrive au terme de son mandat en 2005, ne mâche pas ses mots. Considérant les chiffres de l’éducation, de la santé, de l’environnement, « Il est évident que nous n’y arriverons pas » constate-t-il. [8] Et 2015, c’est demain.

Ce sont 300 milliards de dollars qui sont alloués aux subventions agricoles, et quelques 800 milliards de dollars qui sont consacrés aux dépenses militaires [9] soit, pour l’ensemble des pays riches 2,4% du PIB [10]
En 2002, l’APD, elle, plafonne à 0,23% du PIB pour la trentaine de pays de l’OCDE, encore bien loin d’atteindre l’engagement pourtant renouvelé de s’élever à 0,7% du PIB.
Selon les estimations, en 2006, elle pourrait se hisser à …0,29%.

Par ailleurs, et c’est le cas de la France, les remises de la dette sont souvent comptabilisées dans l’aide, ce qui sous-entend qu’il n’y a pas de sorties de fonds. Sur les 60 millions de dollars alloués chaque année, la moitié seulement serait versée en argent frais.
Comment dans ce cas espérer atteindre les objectifs fixés ?. Plusieurs pistes sont proposées, dont « l’impôt mondial », projet altermondialiste, auquel Jacques Chirac et le président brésilien Lula Da Silva ont fait récemment écho.
C’est un projet qui demande réflexion, mais que cette réflexion ne s’éternise pas !.

- S’il y a recul de la pauvreté, il est très inégal

La proportion de la population mondiale vivant dans le dénuement absolu, avec moins de 1$ par jour est tombée de 1,5 à 1,1 milliard de personnes en 20 ans, soit une réduction de plus de 20%. OMD n°1 en bonne voie ?

Derrière ces données, se masque un déséquilibre croissant entre les pays « émergents », la Chine principalement, l’Inde dans une moindre mesure, et de nouvelles zones de crise.
- La pauvreté a doublé en Afrique subsaharienne, où depuis 20ans le nombre de pauvres est passé de 164 millions à 314 millions. Effet de la croissance démographique ? Pas seulement.
- 840 millions de personnes seraient sous-alimentées de façon chronique dans le monde. La Chine et l’Asie du SE en dépit de la croissance de leur PIB supérieure à 5% l’an, ne sont pas exemptes des distorsions sociales et régionales qui entretiennent un taux de malnutrition de près de 50%.
- Quant à la scolarité, si la tendance persiste, plus de la moitié des pays en développement ne parviendront pas à achever l’intégralité de leur éducation primaire d’ici 2015, ainsi que le prévoient les OMD.
- Pour conclure

Les OMD.« ont été définis pour élever la capacité d’absorption de l’aide en évitant certaines aides globales et centralisées dont on craignait qu’elles soient inutiles ou détournées et qu’elles n’entraînent une méfiance mutuelle » [11].
Ce volontarisme est intéressant, il devrait contribuer à plus d’équité dans la répartition de l’aide et à contrer la déraison de certains gouvernements.
Quand on pense que la part des dépenses militaires dans les pays pauvres dévore en moyenne 12,3% des dépenses publiques et représente 2,6% du PIB, soit plus que dans les pays riches, il y a de quoi le souhaiter !
 [12]
La pauvreté, beaucoup de gens en parlent, mais peu agissent, il est temps de prouver le contraire. Car la paix et la sécurité peuvent-ils exister sans que l’on s’attaque à la pauvreté ?

Aller plus loin :

Pour de plus amples informations sur les OMD, visitez les sites web suivants :
www.un.org/french/milleniumgoals
www.undp.org/french/mdg/mdghome-f.htm
(rapports nationaux)

Aux sources de l’éditorial :

- « Les objectifs de réduction de la pauvreté seront loin d’être atteints », article de Babette Stern, Le Monde, 23 avril 2004.

- « La relance ambiguë de l’aide au développement », article de Jean Coussy, maître de conférence à l’Ehess, correspondant scientifique au CERI.
Dans Alternatives internationales, Hors série n°2- Novembre 2004

- Dictionnaire des réformes économiques et sociales pour le développement des Pays les Moins Avancés.
Publié par l’Observatoire des réformes économiques et sociales dans les PMA (ORES-PMA), édition 2005.


[1Programme des Nations Unies pour le développement

[2Millenium Development Goals, (MDG), en anglais

[3Les progrès réalisés sont définis sur la base des niveaux de 1990

[4Les Accords de Bretton Woods (EU), en 1944, donnent naissance à la Banque mondiale et au FMI ainsi qu’au règne du dollar, considéré à l’époque « bon comme l’or »

[5FAO : Food and Agricultural Organization, Organisation mondiale de la santé, Fonds des Nations Unies pour l’enfance, Bureau International du Travail, Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le développement.

[6Dictionnaire des réformes économiques et sociales pour le développement des Pays les Moins Avancés, ORES 2005

[7Effet marqué des crises financières en Asie du SE, où le Japon a beaucoup investi

[822 avril 2004, article cité

[9400 milliards pour les seuls étatsuniens

[10Mais 3,4% du PIB aux EU, 5,2% du PIB en France….

[11article cité, Alternatives internationales nov 2004

[12Il y a des cas tragiques, comme celui du Burundi, qui a augmenté ses dépenses militaires de 3,6% du PIB en 1992 à 7,6% en 2002, soit plus du quart des dépenses de l’Etat !
L’Ethiopie, un des pays les plus pauvres de la planète, consacrait en 2002 43% de ses dépenses publiques à la défense….