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2 octobre 2004 | Imprimer cette page

QUE SONT LES CRIQUETS DEVENUS ?

par Danielle Beaugendre

"Elles couvrirent la surface de toute la terre, et la terre fut dans l’obscurité ; elles dévorèrent toutes les plantes de la terre et tous les fruits des arbres, tout ce que la grêle avait laissé ; et il ne resta aucune verdure aux arbres ni aux plantes des champs dans tout le pays d’Egypte".

Ainsi la Bible [1] décrit-elle la 8ème plaie de l’Egypte, celle des "sauterelles".

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Depuis des millénaires, l’homme est confronté aux pullulations destructrices de ce qu’il convient mieux d’appeler les criquets.

A droite, serviteurs portant des brochettes de criquets à un banquet (Mur d’un palais assyrien, Ninive,vers 700 avant JC) [2]
 : les dévoreurs seront dévorés.

- 12 000 espèces d’acridiens dans le monde.

500 environ peuvent causer des dégâts à l’agriculture. Une vingtaine seulement sont des ravageurs féroces.
Criquet pèlerin, criquet migrateur, criquet nomade ou rouge, criquet arboricole, sauteriau (appelé aussi criquet sénégalais), criquet puant (eh oui), sont parmi les plus dangereux. Plus de la moitié des terres émergées peuvent être sujettes à l’attaque de leurs essaims. Aucun continent n’y échappe, plus particulièrement les zones tropicales ou subtropicales. Si le criquet migrateur sévit plutôt en Afrique sub-saharienne et à Madagascar, l’aire du criquet pèlerin est la plus vaste. Elle couvre l’Afrique au nord de l’Equateur, le Moyen Orient, les péninsules arabique et indo-pakistanaise et, parfois, l’Europe méditerranéenne.
Cela représente une surface d’invasion de plus de 29 millions de km2, soit 57 pays et plus de 20% des terres émergées.

- Docteur Jekyll et Mister Hyde


Ces gracieuses créatures ailées sont des Shistocerca gregaria, autrement dit des criquets pèlerins. Telles des ballerines prêtes à d’élégants entrechats, elles semblent inoffensives. Elles le sont en effet dans leur forme solitaire, passant inaperçues pendant plusieurs années, repliées dans les zones les plus arides de leur territoire habituel .
Mais ces Docteur Jekyll deviennent des Mister Hyde lorsque des conditions climatiques favorables provoquent leur multiplication sur des superficies réduites.

Il suffit de 500 criquets pèlerins adultes à l’hectare, (2000 à l’hectare pour le criquet migrateur) pour que s’amorce une pullulation, c’est à dire la phase grégaire. Alors se forment des bandes de larves, puis d’énormes essaims ravageurs.
Si les criquets solitaires se reproduisent sur une aire limitée, en zone désertique, se déplaçent la nuit, à l’économie en somme, les criquets grégaires donnent dans la démesure.

Les essaims rassemblent des milliards d’insectes, qui, volant de jour, peuvent se déplacer sur de grandes distances, jusqu’à 200km par jour, en utilisant les courants aériens pour franchir les obstacles du relief.
Et passant de la phase solitaire à la phase grégaire, les criquets se métamorphosent : leur couleur, leur morphologie, leur physiologie, leur comportement leur biologie, leur écologie, se transforment radicalement

- La métamorphose des criquets

Alors que les larves solitaires sont vertes ou brunes et évoluent lentement, les larves grégaires évoluent plus vite, et sont d’une couleur typique. Les individus d’abord roses, prennent une teinte jaune vif très caractéristique, signalant que la maturation sexuelle est amorcée. Une pigmentation noire (maculature), dont l’importance dépend du degré "de grégarisme" des individus, se développe . Il est ainsi possible d’évaluer leur dangerosité en observant des "échantillons". Les criquets grégaires ont un corps moins allongé que celui des solitaires, ramassé comme celui d’un boxeur prêt à l’attaque.

La femelle grégaire est plus fertile que la solitaire, et pond deux à trois fois plus d’œufs . Leur incubation dure d’une dizaine de jours à deux mois selon les conditions de chaleur et d’humidité du sol. L’optimum pluviométrique du criquet pèlerin se situe entre 25 et 50 cm d’eau par mois, et une température de l’air de 25°C.
Une génération de criquets, solitaires ou grégaires, dure de 2 à 6 mois.

- "Un nuage étincelant se dégageait de la brume (…) avec un ronflement chuintant d’ailes minuscules, une vibration profonde, encore murmurante qu’on devinait énorme".

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Dans les Chevaux de feu, Jules Roy décrit ainsi l’arrivée d’un essaim. Celui-ci compte plusieurs milliards d’individus. Sachant qu’un individu dévore chaque jour son poids de nourriture (2 grammes), [3], il n’est pas difficile d’imaginer les dégâts aux récoltes, aux pâturages, ainsi que l’effroi, le sentiment d’impuissance des populations, lorsque se voile le soleil, et que s’abattent, inexorables, dans un vrombissement métallique, ces nuées d’insectes voraces.

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A gauche, un agriculteur mauritanien, à Kaedi.
" Je dois planter mes semences, même si je sais que les criquets pèlerins vont venir les dévorer.(..) De six à dix personnes dépendent de ce champ", explique Jidhoum M’Bareck de Kaedi [4].

- " Mon pauvre garçon, j’admire ton courage, mais ni l’arc ni les flèches empoisonnées ne peuvent rien contre les criquets ; des coups de bâton et de talon,du tapage. Voilà les seuls remèdes.

Ainsi un père parle-t-il à son fils parti armes à la main, défendre leur champ. [5]

Comment lutter contre les invasions acridiennes ? Les antiques méthodes, incendies de végétation, barrages, tapages, fumages, et même lâcher de volailles, apparaissent dérisoires, la force du désespoir devient vaine.

Les insecticides chimiques ont changé la donne. Le traitement des petites surfaces s’effectue par des pulvérisations manuelles.

Si l’invasion prend de l’ampleur, les pulvérisations aériennes s’imposent. Il faut compter en moyenne 1 litre de pesticide par hectare. Les risques de dévastation des cultures relèguent au second plan le danger de la pollution. La FAO rappelle d’ailleurs que les produits utilisés se dégradent au bout d’une semaine, ce qui n’est pas le cas des pesticides utilisés dans les campagnes françaises ! [6]
Grâce aux pesticides et à l’utilisation des images satellitaires qui permettent de localiser les zones grégarigènes, la lutte contre le fléau a vraiment gagné en efficacité.

- Rompre l’infernal va - et - vient

Cet automne, faudra-t-il redessiner la carte en inversant le sens des flèches ?

Au printemps, les criquets se sont signalés en Afrique du Nord. Ils étaient les fils d’une reproduction de grande envergure ayant affecté les pays sahéliens durant l’hivernage pluvieux de 2003. Les essaims venus du sud y ont été assez bien maîtrisés. [7], car les pays du Maghreb disposent d’appareils de traitement aérien.
Les essaims ont alors fait demi tour, vers le Sahel, où "l’hivernage" [8] 2004 fut exceptionnellement pluvieux (100 mm de pluie en un mois, voire en une semaine là où il ne tombe que 10 mm par an). Le gîte et le couvert étaient mis, les criquets se sont reproduits, et l’infestation a commencé :
Mauritanie, Sénégal, Mali, Niger ont été envahis par de gigantesques essaims venus du Nord-ouest, alors que la saison des semis battait son plein.

- Du succès des luttes engagées l’année précédente, dépend la rupture du va et vient infernal des insectes entre Afrique du Nord et Afrique sahélienne.

Selon les estimations, 3 à 4 millions d’hectares sont infestés par le criquet pèlerin en Afrique occidentale. Jusqu’à 40% des pâturages et 10% des légumineuses auraient été ravagés. La Mauritanie est le pays le plus touché, avec environ 1,6 millions d’hectares infestés. Près de 300.000 hectares y ont été traités cet été dans la région.
L’infestation a gagné le Mali (région de Gao), le Sénégal, le nord du Burkina Faso. Le 27 juillet, à Alger, les ministres de l’agriculture de neuf [9] pays d’Afrique occidentale et du Maghreb ont entrepris des actions solidaires, les plus riches aidant les plus pauvres, et prêtant des avions "de combat". L’aide internationale devrait épauler les efforts nationaux. Les pays donateurs ont approuvé un total de 24 millions de dollars , dont seulement 4 millions ont été reçus par la FAO [10] qui elle- même a déboursé 5 millions sur ses fonds propres.

La FAO chiffre à 100 millions de dollars la somme nécessaire pour éradiquer cette infection, qui promet sinon d’être aussi radicale que celle de 1987-89. Le compte n’y est pas.

- Conclusion

C’est pourquoi la menace d’une nouvelle invasion de l’Afrique du Nord Ouest est bien réelle à partir d’octobre. Puis en novembre, les essaims se déplaceront progressivement vers le Nord, suivant la saison des pluies en Méditerranée. Si les conditions météorologiques leur sont favorables, ils pourraient atteindre les aires de reproduction printanière le long des versants sud de l’Atlas, au Maroc et en Algérie, dans le sud de la Tunisie, jusqu’en Libye. Entre octobre 2004 et mars 2005.
Ils sont passés par ici, ils repasseront par là, comme dit une comptine française. J’espère me tromper mais mieux vaudrait prévenir que guérir. L’invasion de 1987-89 avait coûté 300 millions de dollars à la communauté internationale.

Les sources documentaires :

Articles et illustrations ont été empruntées aux sites suivants :

Celui du Centre de coopération internationale en recherche agronimique pour le développement, le Cirad

Celui de la Food and agriculture organization, FAO

Celui de la Libre Belgique

Celui de l’excellent magazine mensuel des pays du Sud, Afrique-Asie

Celui d’Afrik.com

La carte a été publiée dans Le Monde.(aôut 2004)

Remerciements tous particuliers à Abdouramane ATJI, correspondant d’Aedev au Burkina Faso, professeur d’histoire géographie, fondateur et animateur d’ ASSELAR, centre de formation aux nouvelles technologies.


[1Bible de Nuremberg, Exode, 10, verset 16

[2Mésopotamie, l’Irak actuel

[3Une tonne de criquets pèlerins, soit une petite fraction d’un essaim moyen, consomme en un jour autant de nourriture que 2500 personnes

[4Mauritanie

[5Olympe BHELY-QUENOUM : Un piège sans fin, 1960

[6La recherche agronomique travaille sur des biopesticides non-polluants

[74 millions d’hectares, 7 selon d’autres estimations ont été traités

[8Hivernage ou saison des pluies pour les climats tropicaux. La saison pluvieuse se réduit lorsqu’on approche des tropiques.

[9Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal et Tchad

[10Food and Agriculture Organization, organisation onusienne