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31 août 2004 | Imprimer cette page

DARFOUR

par Danielle Beaugendre

Six à sept millions de personnes vivent au Darfour. Depuis des siècles y coexistent des paysans noirs, qui se définissent comme "négro-africains", et les tribus d’origine arabe, "à la peau rouge", selon ceux qui ont la peau noire. Les premiers sont plutôt paysans, et parlent des dialectes africains, les seconds, éleveurs, sont arabophones. Les traditionnels conflits entre nomades et sédentaires étaient jusque là résolus par les coutumes locales. Ajoutons que 95% de la population est musulmane.

Or depuis février 2003, la guerre ensanglante les trois états qui forment la province du Darfour. Les exactions, les destructions systématiques des villages, auraient provoqué l’exode d’un million de personnes en direction des frontières occidentales du pays, où se construisent dans la panique des camps sommaires, sans cesse harcelés par des milices "arabes" incontrôlées, les Janjawid [1] . 200.000 réfugiés ont trouvé asile au Tchad. La famine menace. Le nombre des morts pourrait avoir atteint les 50.000. [2]

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La province (Willayat) du Darfour

- Comme celle de tant d’autres pays d’Afrique, l’histoire du Soudan a connu bien des crises

Depuis l’indépendance, en 1956, s’affrontent le Nord et le Sud du pays.
Le Soudan, est grand comme cinq fois la France, [3]
Les colonisateurs britanniques ont toujours misé sur le nord du pays, sa partie saharienne, y créant par exemple la plus vaste surface irriguée du monde, la Gezira. Les "nordistes" trustaient les postes administratifs secondaires, et ils animeront par la suite les mouvements nationalistes, accédant ainsi au pouvoir lors de l’indépendance. Le Sud, est alors délaissé, uniquement pris en main par les missionnaires chrétiens.

La coupure entre le Nord musulman, de culture arabe, et le Sud, dont les populations sont noires , majoritairement animistes, minoritairement chrétiennes, est d’une logique à la fois géographique et culturelle.

- Deux guerres de sécession : "Nordistes" contre "Sudistes"

Dès le début des années 60, le Sud revendique son indépendance, les armes à la main. Ce premier conflit s’achève en 1972 avec l’accord signé à Addis Abeba. Un accord que le dictateur Djafar al- Nimayri met peu d’enthousiasme à respecter.

En 1983, des Sudistes, sous la direction d’un ancien officier de l’armée, John Garang, reprennent les armes. Ils structurent l’APLS, (Armée Populaire de libération du Soudan) [4]
Officiellement, ils ne se battent pas pour la sécession, mais pour la renaissance d’un Soudan respectueux de toutes les identités régionales.

En 1989 par un coup d’état militaire les islamistes accèdent au pouvoir. Dans les années 90, il n’est alors plus question de respecter les identités régionales, mais d’exporter la révolution. C’est l’époque où le Soudan accueille Oussama ben Laden, devient le creuset d’attentats terroristes et s’inscrit en bonne place dans la liste des "Etats - voyous" établie par Washington. Le Soudan est sanctionné par la communauté internationale.

A la fin des années 90, l’inépuisable affrontement entre le Nord et le Sud trouve un nouveau stimulant : la mise en exploitation de gisements de pétrole dont une partie se situe à cheval sur la frontière Nord/Sud.

Pourtant, contre toute attente, pressés par l’administration Bush soucieuse d’améliorer son image dans le monde musulman, et de couper court au terrorisme en Afrique de l’est, Khartoum et l’APLS trouvent un terrain d’entente le 20 juillet 2002, à Machakos (Kenya). Le Sud du Soudan devra pouvoir décider librement de son sort, y compris la sécession, au terme de six ans. La loi islamique ne sera applicable qu’au Nord. Le partage des richesses pétrolières se fera à parité. [5] Le 26 mai dernier, les derniers points litigieux sont réglés avec succès.

- Mais déjà, sur les cendres encore chaudes, se sont allumés de nouveaux brasiers

Obnubilés par le conflit Nord/Sud, Khartoum et la communauté internationale ont oublié que le Soudan a aussi un Est et un Ouest.. Qui s’embrasent à leur tour. [6]

En fait, ces populations marginalisées par un pouvoir central indifférent, par des élites politiques implantées à Khartoum depuis longtemps, ayant oublié leurs racines et se contentant d’un clientélisme local, se sentent frustrées, écartées, pénalisées. Les inégalités de développement sont criantes : le taux de scolarisation des garçons de 6 à 14 ans est de 22 à 27% dans la wilayat [7] du Nil Bleu, contre 90% à Khartoum.

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Le Nord, le Sud, mais aussi l’Ouest.

Au fil du temps, la violence récurrente a accumulé des armes de toutes provenances, y compris des pays voisins, Ethiopie, Libye, via le Tchad. Il n’y a qu’à se servir.
Le premier mouvement rebelle du Darfour, l’Armée de Libération du Soudan (ALS) prend les armes en février 2003, rejoint dans les mois suivants par le Mouvement pour la Justice et l’Egalité (JEM).
Dans un premier temps la rébellion inflige d’humiliants revers aux armées de Khartoum. Alors le pouvoir central a très vite recours à des supplétifs, des milices qui se disent "arabes", les janjawid. Ils ont toute latitude pour réduire les poches rebelles et chasser les populations terrifiées. La répression commandée par Khartoum peut commencer.

- La première grande crise humanitaire du XXIème siècle

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L’indispensable bois
Une périlleuse sortie hors du camp

Attaques à l’aube, villages incendiés, afin de dissuader les fugitifs de revenir, troupeaux volés, districts interdits aux organisations humanitaires : c’est la tactique éprouvée de la terre brûlée. Les rebelles du Darfour ont dénombré plus de 2300 villages attaqués dans l’ensemble de la région. Plus de 700.000 personnes erreraient entre les villages pillés ou détruits, sans défense face aux Janjawid. Les familles se regroupent, s’abritent sous les arbres par un froid glacial, en proie à la terreur et à la faim. Loin des regards du monde.

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L’eau est rare au camp de Ryad

Au Tchad, un flot ininterrompu de réfugiés, éparpillés sur plus de 500km le long de la frontière, s’écoule. Si les camps gérés par le HCR sont un peu plus privilégiés, les camps "sauvages" manquent de tout. Maladies, malnutrition frappent les enfants en premier.
Toute sortie hors des fragiles enclos, en quête de bois, d’eau, de quelque nourriture est périlleuse : , agressions, viol des femmes, font partie des "armes de guerre" utilisées par les miliciens.

- Une communauté internationale prise de cours

Le gouvernement soudanais a fermé le Darfour durant des mois, rendant impossible toute évaluation de la situation. Depuis le mois de juin, la pression internationale contraint Khartoum à revoir une politique que certains dénoncent comme génocidaire.

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Sous la pluie, le "camp"de Ryad

Le 30 juillet 2004, l’ONU a voté la résolution 1556 instaurant un embargo sur les armes à destination du Darfour , et qui prévoit un examen tous les trente jours des progrès réalisés par le gouvernement soudanais dans le désarmement des milices, ainsi que dans l’application des mesures de protection des populations. [8]

Khartoum a tout d’abord poussé les hauts cris - "Une déclaration de guerre" selon l’armée soudanaise - puis elle l’a accepté devant la menace de sanctions économiques et diplomatiques. Les Etats Unis, l’Union européenne, la Ligue arabe et l’Union africaine, tous sont attentifs à la conduite du gouvernement soudanais.. Dimanche 15 août 2004, sous couvert de l’ONU, les premiers soldats de la force de protection de l’Union africaine ont quitté Kigali pour le Darfour convoyés par des avions néerlandais. Ils seront 300, 150 Rwandais, auxquels se joindront courant août 150 Nigérians. Ils ont reçu le mandat de "protéger la population si elle se révèle en danger", le Rwanda ne veut pas que ses militaires assistent impuissants à des exactions, comme ce fut le cas des soldats de l’ONU lors du génocide rwandais.

- Prélude à des engagements plus concrets de l’Union africaine ?

Les "forces" déployées sont dérisoires au regard des faits maintenant dûment établis. La "solution africaine" préconisée par M.Barnier, présente l’avantage de concrétiser sur le terrain une solidarité continentale qui fait tant défaut à l’Afrique. Celle aussi de dispenser les pays occidentaux d’une obligation d’intervention militaire, qui serait taxée de néo-colonialisme.

Toutefois, sans vouloir à tout prix décrire la situation au Darfour comme celle d’un génocide , difficile de nier qu’elle génère nombre de crimes contre l’humanité.

- Sans conclusion

11 août 2004 : Amnesty International affirme que les autorités soudanaises tentent d’empêcher la population de signaler les violations aux droits de l’homme au Darfour, et fait état de plusieurs vagues d’arrestations dans le camp d’El Fasher au lendemain de la visite de Colin Powell le 30 juin dernier et de celle de Michel Barnier [9] le 27 juillet.

Aux dernières nouvelles, Human Rights Watch observe que le gouvernement soudanais semble contourner la Résolution 1556 en cherchant à intégrer les Janjawid dans sa police et ses forces de sécurité officielles, gommant ainsi leur illégalité.

Aux sources de cet éditorial :

Articles de fond :

Chronique d’une guerilla annoncée, Yann Mens, Alternatives internationales, Juillet-août 2004

Désolation au Darfour, par Jean-Louis Peninou, Le Monde diplomatique, mai 2004

Les âmes mortes du Darfour, Olivier Rogès, envoyé spécial de RFI.

Sur le site de RFI : extraits d’interviews

Khartoum écrase la rébellion du Darfour par le feu et le sang, JP Rémy, Le Monde, 20 janvier 2004

Actualité  :
Articles du Monde :

Khartoum a mené une répression féroce au Darfour entrevue avec JH Bradol, MSF, par JP Rémy, Le Monde 25 juin 2004

En visite au Darfour, M.Barnier insiste sur la nécessité d’une "solution africaine" au conflit. Par JP Rémy Le Monde 29/07/2004

L’Union européenne dénonce les violences au Darfour, mais ne parle pas de génocide. Interview de Pieter Feith, envoyé spécial du haut représentant pour la politique étrangère de l’Union européenne (AFP) Le Monde 09/08/2004

Alwihda, un site tchadien très complet, donne un éclairage complémentaire (et critique) au conflit.


[1Mot composé qui signifie approximativement "les cavaliers du diable armés de kalachnikovs".

[2Chiffres fournis par les instances humanitaires de l’ONU en mai 2004.

[32 505 810 km2. C’est le plus vaste Etat d’Afrique. Il est peuplé de 40 millions d’habitants.

[4Ou SPLA en anglais.

[5Environ 2 milliards de dollars annuels.

[6A l’Est, chez les populations Béja, la révolte gronde.

[7Wilayat, ou "province". Théoriquement mises en place, sous couvert d’une soi-disant décentralisation. En fait ce système légitimise les négligences du pouvoir central, et accentue les disparités de développement, chaque wilayat devant subvenir à ses besoins par ses propres moyens.

[8Pour lire le texte de l’accord

[9Ministre français des Affaires Etrangères.