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8 mai 2004 | Imprimer cette page

LE FILS PREFERE DE DIEU

par Danielle Beaugendre

Le Niger est, après le Nil et le Zaïre, le 3ème plus grand fleuve d’Afrique. Il décrit sur 4200km une large boucle, dont l’arrondi vient frôler au nord le Sahara, avant de se diriger vers le sud et de rejoindre la moiteur du Golfe de Guinée pour s’y jeter, en déployant l’éventail d’un vaste delta.
Neuf pays se partagent son bassin hydrographique : le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Cameroun,la Guinée, le Mali, le Niger, le Nigeria et le Tchad.
Depuis des siècles, il met en relation les hommes, leurs productions, leurs civilisations. Aujourd’hui, 110 millions de personnes comptent sur lui pour avoir de l’eau potable, pour la pêche, l’agriculture et l’élevage. Demain ils seront 200 millions.

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Le bassin du Niger
Aménagements, projets d’aménagement.

- Un long fleuve au cours capricieux

Son bassin recouvre une superficie égale à 1. 500.000 km2 (3 fois la superficie de la France). Il prend sa source à 800m d’altitude dans le sud de la Guinée, près de la frontière avec le Sierra Leone. Puis il entre au Mali et baigne Bamako, la capitale. C’est le Haut Niger. Il persévère dans sa route vers le Nord-est, jusqu’à contredire la nature puisqu’aux portes du désert, à partir de Mopti, il se construit un delta intérieur qui à la saison des pluies est qualifié de "Venise africaine".

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Le delta intérieur

La plaine de Macina au temps de "l’hivernage", est un vaste marécage où s’enchevêtrent les bras multiples du fleuve, offrant un surprenant spectacle. Celui d’une vaste lagune pittoresque, où s’ébattent hippopotames, hérons, et.. troupeaux de vaches.

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Le delta intérieur
En saison des pluies.

Il laisse sur sa rive droite le Plateau Dogon, passe au sud de Tombouctou, le port du désert, et, versatile, change sa trajectoire, dessinant ce que les "traditionnalistes" appellent "la Bosse de chameau". Il file alors sud-est, vers Gao puis Niamey, la capitale du Niger. C’est le bassin du Moyen Niger. Dès lors il s’offre le luxe de s’élargir pour former le lac Kainji, un lac de barrage de 135 km de long, et s’enrichit sur sa rive gauche d’un affluent aux eaux généreuses la Bénoué. Il atteint enfin son but, l’Atlantique, non sans s’être construit un delta, le plus vaste d’Afrique [1], dont le littoral s’étend sur près de 200km.

- Le Bassin du Niger s’étale sur trois zones climatiques :

Du sud au nord :
- la zone guinéenne (pluviométrie annuelle : 1200- 3000mm).
- la zone soudanaise ( pluviométrie annuelle : 500-1200mm).
- la zone sahélienne (pluviométrie annuelle : 100- 500mm).

L’été le débit du fleuve dans sa partie sahélienne est très réduit, et "la Venise africaine" offre alors au regard un paysage ocre et minéral.

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Le delta intérieur
Pendant la saison sèche...

Ce n’est donc que dans son cours inférieur que le Niger est navigable toute l’année, et les longs périples, plus que séculaires, de ses riverains qui remontent le fleuve du Nigeria jusqu’au Mali, s’effectuent durant la saison des pluies, d’octobre à avril.

- Un fleuve chargé d’histoire et d’humanité

De tous temps il a mis en contact des populations très diverses, à la fois acteur et témoin de riches civilisations.

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La mosquée de Mopti

Les grands empires du Mali sont nés dans le delta intérieur, carrefour entre le Maghreb et l’Afrique noire. L’Islam s’est coulé entre ses rives, et a rayonné à Tombouctou, Djenné, Mopti. Les universités et les medersas ont attiré des milliers d’étudiants. Au 14ème siècle, des communautés juives fuyant l’Espagne très catholique y trouvèrent refuge !
Les Dogons, qui vivent sur le plateau dominant sa rive droite, sont toujours une énigme pour les ethnologues. Leur cosmogonie les place à part des autres peuples d’Afrique occidentale.

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Un bronze du Bénin (19ème siècle)

Plus au sud, le royaume du Bénin, fondé au 11ème siècle par les Yoroubas, est décrit par les Portugais comme étant un royaume organisé, dont témoigne la créativité de ses artistes, sculpteurs sur bois ou sur ivoire, fondeurs de "bronzes" à cire perdue.

- Le Niger, artère économique

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En route pour le marché

Loin d’être une frontière, le fleuve ouvre l’horizon. Il est un carrefour.
Dans le delta intérieur, on naît pêcheur, éleveur ou cultivateur. Mais, déjà hier, et plus encore aujourd’hui du fait de l’essor de la consommation, des activités se sont créées sur le fleuve, de nouveaux services, de nouvelles richesses. Le fleuve relie les villes, et les fait vivre, les villes à leur tour donnent aux populations rurales une finalité à leur travail, car c’est en ville que s’écoule une partie de la production. Grâce aux transactions citadines, on acquiert l’argent désormais nécessaire à la poursuite de ses activités.

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Le marché de Mopti

Dans le delta, on parle trois ou quatre langues sans hésitation et sans leçons. Les femmes l’ont bien compris, qui n’hésitent pas à se déplacer vers le sud, à des centaines de kilomètres, pour vendre poisson séché et fumé, et rapporter tous ces produits modernes qui facilitent la vie : ustensiles ménagers, pommades parfumées, pagnes de pays lointains, bijoux qui rappellent les temps anciens où ambre, or et argent paraient les femmes sans contrefaçon.

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Les caravaniers de l’eau

- "L’eau commence à finir"

"Il devient de plus en plus difficile de remonter la rivière : les îles de sable, les rochers nous bloquent". Ainsi parle Ousmane Abou Bakar, le chef d’un convoi de trois pirogues qui accostent non loin de Sansane Haoussa. Ces nomades de l’eau vivent dans leurs "pirogues", en fait de lourdes barques longues d’une vingtaine de mètres. Ils sont venus vendre les objets ramenés du Sud, puis ils pêcheront , chargeront leurs cales, et redescendront vendre leur poisson au Nigéria.

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Le fleuve et les pêcheurs

En 1984 déjà, l’eau avait cessé de couler à Niamey. A nouveau, en août 2003, l’eau s’est figée sous le pont Kennedy. Le fleuve égrène des îles nouvelles que l’eau ne parvient pas à recouvrir. Les fonds se comblent, les poissons ne peuvent plus y frayer, les marchés dépérissent.

Au delà des berges verdoyantes, le désert guette, et avance ses dunes comme une menace.

- Causes et conséquences

Baisse de la pluviométrie , sécheresses répétées, pression démographique, techniques de production inadaptées, voilà les causes.

Les sécheresses, événements localisés dans l’espace et le temps, font partie des manifestations climatiques dans les régions sahéliennes. C’est la fréquence de leur répétition qui pose problème, surtout lorsqu’elles accompagnent la baisse tendancielle du niveau des précipitations : près d’un tiers de moins en quelques années, le tournant se situant dans les années 70. A Niamey, la moyenne annuelle d’écoulement du Niger était de 30 milliards de m3, elle est de 20 milliards aujourd’hui. Effet du changement climatique planétaire ? Peut être. Mais le phénomène a été aggravé par la déforestation systématique des terrains proches du fleuve, pour fournir le combustible nécessaire à la préparation des repas de populations de plus en plus nombreuses.

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100 millions de personnes vivent actuellement au bord du fleuve. Ils seront 200 millions dans 15 ans. Déjà les bras mineurs du fleuve deviennent des mares boueuses générant bilharziose et maladies gastriques . Des plantes telles les jacinthes d’eau, envahissent les eaux, asphyxient végétaux et poissons. Les stations de pompage pompent, en permanence , sans assurer un débit suffisant pour les rizières. L’urbanisation gonfle les concentrations humaines : Bamako et Niamey sont de grandes villes sans nappes phréatiques de secours et qui sont dépendantes à plus de 80% du fleuve pour leur approvisionnement en eau. Elles sont "responsables" d’une pollution importante étant donnée l’insuffisance des stations d’épuration..

- La menace de conflits potentiels

Actuellement seuls 20% des terres irrigables du bassin sont mises en valeur. Les gouvernements des Etats riverains ont tous des projets d’aménagement du fleuve. Essentiellement des barrages, comme celui de Taoussa au Mali, ou de Kandaji au Niger. Ces deux barrages, situés non loin de la frontière commune aux deux Etats, risquent de se révéler concurrents, et inquiètent le Nigeria, situé lui en aval. D’autres projets existent en amont, en Guinée, ce qui inquiète tout le monde !
Il est temps de réactiver l’ABN , l’Autorité du Bassin du Niger.

-  Concertation, développement durable, équité.

L’ABN, créée en 1980, est en panne depuis plusieurs années. Il s’avère urgent de la doter de moyens institutionnels efficaces. De fonds aussi.

Pour les projets de barrages dont le coût approximatif serait de 200 millions de $ chacun, la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, la Banque islamique de développement sont sur les rangs.
En juin dernier, lors de la dernière réunion du G8 à Evian, la France avait promis une enveloppe de 10 millions d’euros, elle l’a maintenue. Romano Prodi, le Président de la Commission européenne, présent à la conférence, s’est à nouveau engagé à verser 500 millions d’euros aux pays ACP [2] au titre " d’une facilité eau".

- Conclusion

En fait, cette réunion de Paris ne visait pas directement une relance des bailleurs de fonds, mais bien la recherche d’une gestion coordonnée et internationale de la globalité du bassin hydrographique du Niger, afin d’éviter les rivalités de voisinage, comme celles qui perturbent encore la gestion du Nil.
Pour le Président français, ce projet est "une mise en œuvre exemplaire à grande échelle des ambitions du NEPAD (le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique), qui lancé en 2001, n’a pas encore fait beaucoup parler de lui. C’est l’occasion.

Si la réalisation des projets de développement nécessite des aides financières extérieures, elle suppose avant tout une vision partagée par tous les Etats concernés.

Pour aller plus loin, quelques adresses conseillées vigoureusement, elles ont largement contribué à la réalisation de cet édito :

- Déclaration officielle de Koffi Anan

- Le site de l’ABN

- Le site de la conférence de Paris
On y trouve les très belles cartes du Bassin hydrographique du Niger.

- Documents photographiques. Un site malien. Superbe.

- A la découverte du fleuve, galerie de photos. C’est le site de l’association Un Avenir par l’Ecole). Très réussi.


[1300.000km2

[2Afrique Caraïbes Pacifique