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8 avril 2004 | Imprimer cette page

SILENCE, ON TUAIT.

par Danielle Beaugendre

Le Rwanda, ancienne colonie belge, petit état de l’Afrique des Grands lacs, sans richesses naturelles, peuplé de 8 millions d’habitants, au taux de fécondité le plus élevé d’Afrique, 8 enfants par femme [1], fut le théâtre du plus horrible des crimes contre l’humanité, le génocide. Génocide, définition : acte criminel prémédité commis dans le but de détruire méthodiquement un "groupe national, ethnique, racial ou religieux" [2]. Le terme a été crée en 1944 par un juriste polonais pour qualifier l’entreprise d’extermination des Juifs et des Tsiganes par les nazis. Parfois employé à tort et à travers, génocide s’applique parfaitement aux événements qui se sont déroulés au Rwanda à partir du 7 avril 1994 et jusqu’au mois de juillet. Soit le massacre de la minorité tutsi par la majorité hutu, les deux ethnies qui composent la population rwandaise.

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Superficie : 26.300 km2

Population : 7.4 millions

Composée à : 80% de Hutu, à 19% de Tutsi, et 1% de Twa.

Langues : Kinyarwanda, Anglais, Français.

Religions : chrétiens (65%), animistes (25%), musulmans (10%).

-  L’Afrique des Grands lacs : des traits originaux.

L’Afrique des Grands Lacs, point de contact entre des populations d’horizons divers, a vu se mettre en place un réseau d’Etats nombreux, structurés dès les XVIIème et XVIIIème. Ils s’appuyaient sur des références religieuses communes, des densités humaines élevées, une certaine proximité linguistique entre les groupes qui la peuplent. Tous ces Etats témoignaient d’un grand souci de centralisation politique.

L’unification politique du Rwanda s’est faite avec les Hutus et les Tutsis réunis. Ils représentent deux anciennes catégories sociales héréditaires, les unes plutôt associés à l’agriculture, les autres à l’élevage bovin, mais trop peu différenciées pour qu’on parle de "castes"et surtout pas de "races" ! . Ils partageaient la même culture, le même terroir, les mêmes traditions. La distinction entre Hutu et Tutsi ne repose sur rien de biologique, elle n’est qu’une construction sociale, d’ailleurs très souple : la majorité des Tutsi partageait le sort commun des Hutu. Il existait une aristocratie hutu, un Hutu pouvait devenir tutsi, et vice versa. Les mariages mixtes étaient nombreux.

- La "racialisation" de la société.

Arrive la colonisation. Elle modifia en profondeur les comportements. Après avoir été colonie allemande, le Rwanda passe sous tutelle belge au lendemain de la 1ère guerre mondiale. L’administration coloniale, par commodité, a cherché à classer, à hiérarchiser : les peuples plus ou moins dociles, travailleurs, guerriers, ouverts au commerce, le tout avec de forts relents racistes, propres à cette époque, qui rappelons-le, a vu en Europe l’émergence de l’antisémitisme.

Les Belges se sont appuyés sur les Tutsis minoritaires, mais chrétiens à 90% dès 1934, à un moment où à peine 10% des habitants de la région sont baptisés. Les influents missionnaires belges ont rêvé d’une société rwandaise selon le schéma d’une féodalité médiévale, avec les Tutsis, décrits comme une race supérieure, [3] aux commandes, et les Hutus, plus frustes, dans les champs.
Dès 1933, sous administration belge donc, les Tutsi sont identifiés grâce à leur carte d’identité. Cet instrument de modernité sera soixante ans plus tard, leur "étoile jaune".

-  Années 50-60 : le mal est fait.

Alors qu’est en marche le processus de décolonisation,
Les Tutsis passent maintenant pour des "étrangers" venus du nord, où on les prie de retourner. Pour des profiteurs, pour des agitateurs nationalistes aussi, voire des communistes… ! . Les autorités belges en viennent à se méfier de l’élite Tutsi et à changer "leur fusil d’épaule". Ils encouragent la docile majorité Hutu à dénoncer les "privilèges" des Tutsi dont pourtant le plus grand nombre sont des simples paysans.

A l’issue de la révolution de 1959-61,la monarchie tutsi est renversée, et remplacée par une république hutu.

Deux cent mille Tutsi prennent alors le chemin de l’exil. Ceux qui restent se voient imposer des quotas pour l’entrée dans les écoles et pour l’accession à de nombreux emplois.

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Juvénal Habyarimana
Le 6 avril 1994, son avion est abattu par deux missiles sol-air alors qu’il atterrissait à Kigali. Cet attentat donne le signal du massacre

En 1973, Juvénal Habyarimana impose une dictature de parti unique, légitimant son pouvoir par son appartenance ethnique : il est démocrate parce qu’il est Hutu.En 1959 et en 1972, des massacres ont eu lieu. Mais les femmes et les enfants y échappaient. En 1994, preuve d’une volonté génocidaire, ils sont les premières cibles.

- Faire lever la haine et la crainte, puis les armer.

Les difficultés sociales et politiques s’aggravent au cours des années 80. Une opposition au régime dictatorial d’Habyarimana se constitue. Une double opposition. Les exilés tutsi de 1959 et leurs descendants ont organisé une "résistance" depuis l’Ouganda, puis du Rwanda où s’est structuré un maquis dans le nord est du pays : le Front Patriotique Rwandais, (FPR). Le pouvoir en place doit aussi faire face à une opposition interne, celle de modérés hutu. Son souci essentiel est d’éviter l’union des deux. Un amalgame fut volontairement crée entre le FPR , les Hutu rebelles et les Tutsi, qui reçurent tous les trois le label d’"ennemis".
L’histoire ne manque pas d’exemples de régimes aux abois offrant des victimes expiatoires à la vindicte populaire, aveuglée, pour se maintenir au pouvoir.

- En mai 1990 fut crée le périodique Kangura, financé par l’entourage immédiat du président, un groupe de pression appelé l’Akazu ("petite maison") [4] , chargé de diffuser la "bonne parole" raciste.

- En avril 1993 naît la "radio libre" des Mille Collines (RTLM), dont l’actionnaire majoritaire est le président. Des postes de radio furent distribués dans tout le pays

- Tout génocide nécessite des tueurs spécialisés : au début de l’année 92, le parti du président s’était doté d’une milice, les Interahamwe , "ceux qui combattent ensemble".

- En mars 1994, un mois avant le début du drame, un homme d’affaires importe 50.000 machettes de chez Chillington, une entreprise anglaise implantée au Kenya. Un achat "raisonnable" de 500, voire 1000 machettes, eût été difficile à écouler…

Telle est la chronique d’un génocide annoncé. Un génocide qui aurait pu être évité.

- "Une force moderne de 5000 hommes aurait suffi".

C’est la conclusion d’une enquête menée par plusieurs institutions américaines en 1998 [5]. Du moins cette force aurait-elle pu "endiguer la violence et créer des conditions menant à la cessation de la guerre civile".

La MINUAR, unité de maintien de la paix établie le 5 octobre 1993 par la résolution 872 du Conseil de sécurité, était alors forte de 2500 casques bleus dont 440 belges. Le 21 avril 1994 une autre résolution la réduisit à 270 hommes et exigea le retrait du contingent belge [6].
Ce 7 avril 2004, Koffi Annan, ( il ne s’est pas rendu à Kigali), affirme l’absolue nécessité de la prévention des génocides.

Le rôle de La Francen’est pas non plus sans conséquences. Depuis 1990 elle a encouragé l’opposition intérieure rwandaise, majoritairement hutu, à se rapprocher du dictateur Habyarimana pour faire échec à un FPR assimilé aux seuls Tutsi . Dans le rôle bien théorique de "l’arbitre", elle a ainsi cautionné le clivage racial simpliste et artificiel , et soutenu un gouvernement engagé dans un processus génocidaire. Tout comme le reste de la communauté internationale. [7]

CONCLUSION

C’est la victoire du FPR tutsi qui mit fin au génocide, et sauva les rares survivants. Le chiffre avancé par le gouvernement rwandais fait état de 937 000 victimes, dont les noms et les lieux de mise à mort ont été identifiés.
Le Rwanda nouveau, celui de Paul Kagame, doit devenir le "Dubaï de l’Afrique". Kigali est en pleine métamorphose, un quartier résidentiel de luxe a surgi de terre avec ses villas colossales et ses hôtels cinq étoiles, coulant ainsi dans le béton les fantômes du passé. L’exploitation des minerais de la RDC voisine a bien rapporté.

En novembre 1994, fut crée à Arusha le tribunal pénal international devant lequel les "génocideurs" doivent répondre de leur crimes. Même si la justice est lente, imparfaite sans doute, ce dernier point est le plus réconfortant. Il rappelle que ce génocide n’est en rien naturel, ou culturel, qu’il appartient à la modernité. Il doit être un signal pour l’Afrique, où les idéologies d’exclusion sont de plus en plus instrumentalisées par des dirigeants sans scrupules. Un signal aussi pour l’ensemble de la communauté internationale afin qu’elle se souvienne de ses négligences et de son indifférence.

Sources :

Articles parus dans la revue Histoire, n° 180, 220, 251, 297. En particulier les articles de Maurice Sartre (professeur à l’université de Tours), de Jean Pierre Chrétien, de Joël Kotek (maître de conférences à l’université libre de Bruxelles).

Les ouvrages de Jean Hatzfeld, en particulier "Dans le nu de la vie, récits des Marais rwandais" (2000), où il donne la parole aux victimes et "Une saison de machettes, Récits" (2003), où il donne la parole aux tueurs. Tous deux aux Editions du Seuil.


[1Ce qui s’explique par la large influence de l’Eglise catholique, qui a interdit toute forme de contraception

[2Article 2 de la Convention sur le génocide, 1948

[3Ils furent qualifiés d’aryens de l’Afrique.

[4Sa femme, Agathe, ses trois beaux frères, ainsi que quelques hommes de confiance et 200 à 300 cadres communaux et préfectoraux.

[5La Carnegie Commission on Preventing Deadly Conflict, L’Institute for the Study of Diplomacy de l’université Georgetown à Washington DC et l’armée américaine

[610 casques bleus belges furent massacrés le 1er jour des tueries

[7Ce 7 avril 2004 : au terme d’une cérémonie bouleversante dans le stade de Kigali, le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères français a été, pris à parti par le président Kagamé. Il est rentré prématurément à Paris.