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5 mars 2004 | Imprimer cette page

HAITI, QU’EST DEVENU TON REVE DE LIBERTE ?

par Danielle Beaugendre

A la rencontre de trois mondes, l’Afrique, l’Europe, l’Amérique, l’ancienne Ayiti des Indiens caraïbes, devenue Hispaniola pour les Espagnols, Saint Domingue pour les Français, cristallise aujourd’hui tous les maux de notre monde : pauvreté, instabilité politique, croissance démographique incontrôlée, sida, désastres écologiques, narco-trafic.
Et pourtant, cette terre du bout du monde fut, en son temps, et quand bien même ce fut éphémère, le symbole de la liberté.

- Comment Ayiti entre dans l’Histoire

L’île est découverte en 1492 par Christophe Colomb. Il fallut à peine 50 ans aux Espagnols pour exterminer l’accueillante et pacifique population indienne, [1] décimés par l’esclavage dans les mines d’or, les massacres et les épidémies introduites par les conquistadores. Ils furent remplacés par des esclaves "importés" d’Afrique.
La présence des lourds galions espagnols chargés d’or attirèrent des aventuriers français, qui s’installèrent dans l’îlot voisin de la Tortue. Leurs raids les amenèrent à contrôler le tiers occidental d’Hispaniola. En 1694, par le traité de Ryswick, les Espagnols cèdent à la France cette partie de l’île, qui devint alors Saint-Domingue.

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Une île, deux états.

Par une exploitation agricole intensive, par le travail forcé des esclaves sur les plantations de canne à sucre, les colons parvinrent à faire de Saint Domingue la plus riche de toutes les possessions de la couronne. Le sucre, à cette époque, est une denrée aussi recherchée que le pétrole aujourd’hui !

- 1804, l’indépendance

La Révolution française renverse un ordre social encore plus inégalitaire que celui de la métropole, puisque fondé sur l’esclavage.
 [2]
26 août 1789 : "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit" proclame la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Elle se veut "universelle", c’est à dire pour tous les hommes. En fait, si elle a été initiée à Paris, combien de Français savent qu’elle s’est accomplie à Saint Domingue, où, en 1793 les droits de l’homme blanc devinrent, presque à notre insu, universels pour de bon, par l’abolition de l’esclavage ?

La rébellion, qui s’enflamme en 1791, aboutit à l’indépendance d’Haïti treize ans plus tard. La figure de Toussaint Louverture, le Spartacus noir, domine avec force ces années de lutte, et il est glorieux, mais trahi. Tandis qu’il meurt dans une geôle glaciale au fort de Joux (Jura), son second, Dessalines, défait les 47.000 soldats [3] du corps expéditionnaire envoyé par Bonaparte pour reconquérir "la perle des Antilles" et y rétablir l’esclavage. C’est la première défaite militaire de l’Empire naissant, avant Trafalgar. Tout Haïtien s’en souvient.

- Première République noire du monde, premier Etat indépendant d’Amérique latine, Haïti n’a jamais été une nation.

L’indépendance conquise par les armes a construit un Etat sous sa forme la plus brute, mais pas une nation. La classe privilégiée des créoles et des mulâtres, s’est appropriée tel quel l’ancien Etat colonial, et passant du statut de dominé à celui de dominant, n’a eu de cesse d’asservir la grande majorité des Haïtiens, qui eux étaient nés en Afrique.

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Les armes de haïti

Une maxime figure sur les armes de la République haïtienne : "l’Union fait la force". Deux siècles d’indépendance la rendent dérisoire : jamais ne se forgea de consensus national. Pendant plus de deux siècles une minorité occidentalisée va s’arroger les insignes du pouvoir et exclure la masse rurale "africaine", le pays en dehors ainsi s’exprime Gérard Barthélémy [4]

L’Etat, parasitaire et prédateur, extorque à la paysannerie les surplus qui lui sont nécessaires, pendant que les grandes familles de l’import-export investissent autant et plus à l’extérieur qu’à l’intérieur.

- De Dessalines à Aristide, une cohorte de sinistres dictateurs.

L’histoire d’Haïti est faite de tragédies. De génocide en esclavage, de massacres en invasions, et depuis l’indépendance, de révoltes en dictatures, ainsi perdure le chaos.

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Dessalines, 1er président de Haïti

Dessalines,
le second de Toussaint Louverture, celui qui arracha l’indépendance en 1804, sombra dans la démesure et se proclama empereur sous le nom de Joseph 1er ! Il fit régner la terreur jusqu’à son assassinat en 1806.

Autre exemple plus récent, les Duvallier père et fils, "Papa Doc "et "Bébé Doc", qui de 1957 à 1986, (30 ans !!) vont considérer Haïti comme une propriété privée et soumettre la population aux exactions de leur milice personnelle, les tristement célèbres "Tontons Macoutes".

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Jean Bertrand Aristide

Jean Bertrand Aristide est dans la lignée de ces tristes personnages. Cet ancien prêtre des bidonvilles a pourtant incarné un immense espoir de changement démocratique. Il était issu de ce milieu, et s’était élevé par son intelligence, sa culture.

Ceux qui l’ont porté au pouvoir en 1990, les idéalistes qui communiaient avec lui dans la théologie de la libération, ont été les 1ers à dénoncer en lui "la graine" de dictateur. S’appuyant sur les "Chimères", bandes armées de jeunes sans espoir, ivres de drogue et de mauvais rhum, il ressuscite les plus mauvaises heures des Duvallier.

"Titid" s’est coupé du petit peuple dont il est issu et qui voyait en lui un prophète. Sans jamais non plus élucider l’origine de sa fortune…

- Haïti n’intéresse le monde extérieur que très épisodiquement.

La puissance régionale ? Haïti est située dans le pré carré des Etats Unis. Lorsque la situation devient par trop explosive, ils interviennent. Ainsi de 1915 à 1936, les marines américains occupent Haïti au nom de la doctrine de Monroë , (c’est à dire : l’Amérique aux Américains). Comme au Nicaragua, comme en République dominicaine, ils prennent le contrôle des douanes et créent une armée dont ils espèrent qu’elle garantira la stabilité et leurs intérêts.

Lorsque la guerre froide bat son plein, que Fidel Castro allume à Cuba le brandon de la révolution, Jean-Claude Duvallier, puis son fils, s’installent avec l’appui des armées formées par les Américains. Ce n’est évidemment pas à l’avantage des Haïtiens !

Lorsque Aristide, triomphalement élu Président en décembre 1990, est renversé sept mois plus tard par un sanglant coup d’Etat militaire, c’est à Washington qu’il se réfugie.
En 1994, Bill Clinton envoie plus de 20.000 soldats dans l’opération Restore Democracy, Aristide est remis en selle. Cette opération, en fait de démocratie, déchaîne "un foutoir anarcho-autoritaire, soit les inconvénients de la dictature sans les avantages." [5].

- Et l’ancienne puissance coloniale ?

"Haïti fait partie de notre histoire, mais non de notre mémoire" écrit encore Régis Debray co-auteur de ce Rapport élaboré en 2003 dans le but "de contribuer à nourrir par des propositions les réflexions et la capacité d’action de l’Etat ainsi que celles des "partenaires français qui peuvent aider Haïti à progresser sur la voie de la bonne gouvernance et de la démocratie".

Ce petit pays, plus petit que la Belgique (27 500km2), peuplé de 9 millions d’habitants, n’a pas de capacité de nuisance comme en a la Corée du Nord par exemple, pas non plus de terroristes à l’exportation, d’ADM (armes de destruction massive) en construction. Il n’a pas non plus de pouvoir de séduction : pas de pétrole, pas d’uranium, pas de pierres précieuses, pas de détroit stratégique, même pas des plages avenantes pouvant intéresser le tourisme.
Rien qui puisse justifier l’intérêt des Français et des Européens.

Aucun Président français, pas même un premier ministre, n’a jamais foulé le sol haïtien.

- Un avenir bouché ?

Haïti est, en miniature, l’enfer que pourraient devenir, par défaut de vigilance, de grandes régions de la planète.

Environ 40% de la superficie totale du pays est constitué de terres dénudées, sans végétation. La couverture forestière est passée en moins d’un demi-siècle de 20% à…2%.

L’exploitation intensive des terres aux temps coloniaux est l’une des origines de la déforestation, mais aussi après l’indépendance, l’impéritie des classes dirigeantes plus soucieuses de profits immédiats, et la misère des campagnes "faisant feu de tout bois" au sens propre ! [6]. L’agriculture dépend essentiellement d’un régime des pluies inconstant et inégal : le réseau d’irrigation est inadéquat et insuffisant. La productivité des terres est très limitée.

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Haïtien pensif

En 1804, la population se chiffrait à près de 500 000 ha. Vers 1870 : 1 million, 2 en 1920, et le dernier recensement qui date de.. 1981 comptabilise 7 millions d’ha. C’est plutôt 9 qu’il faut envisager. Au rythme actuel, les femmes ne disposant d’aucune information fiable sur les méthodes de planification familiale, la population compterait 10 millions d’habitants en 2010 et 20 en 2040..La densité de population est déjà de 270h/km2..
L’émigration massive vers les villes accélère le processus de "bidonvillisation" : Port au Prince, compte 2 millions d’habitants..

- Dernières nouvelles :

"LA COMMUNAUTE INTERNATIONALE EN PASSE D’ORGANISER L’AVENIR D’HAITI"
titre un article du Monde du 4 mars 2004.

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4 mars 2004 : le désarmement
Pancho, Le Monde

"Coup d’arrêt à la spirale de violence" : pour cela, une force internationale s’est déployée, des soldats américains, français(800) et chiliens (120). Les Nations Unies œuvrent à la réconciliation des différents "partis", au dépôt des armes, sous l’égide des Nations unies, puis plus tard, à la formation d’un gouvernement provisoire, encore plus tard à la mise en place d’élections législatives, et pourquoi pas présidentielles ?
En attendant, une aide d’urgence d’1,8 million d’euros a été débloquée par la Commission européenne, principalement destinée à apporter des soins médicaux aux victimes des violences récentes.
La situation demeure extrêmement volatile : "déposer les armes ne veut pas dire les rendre" remarque l’un des responsables du corps expéditionnaire français.

- Conclusion

Les pays occidentaux s’intéressent à Haïti. Pour combien de temps ?

La tâche est délicate : comment venir en aide à ce pays au malheur duquel ils ont une part de responsabilité ? Difficile de se situer entre devoir d’assistance, droit d’ingérence, mise sous tutelle et une recolonisation dont personne ne veut ! L’ONU ? L’expérience de 1994 avec le Président Aristide a montré ses limites .

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Vaudou (groupe Saint Soleil)

Reste la chaleur d’une culture à nulle autre pareille, une langue, le créole, une religion, le vaudou, toutes deux faisant vibrer des voix venues à la fois d’Europe et d’Afrique. Des couleurs aussi, qui s’affichent sur les murs dans des peintures naïves d’une grande richesse d’inspiration.

Bibliographie

Il existe peu d’ouvrages en français sur l’Histoire d’Haïti, sans doute en raison d’une réticence des historiens et des citoyens de l’Hexagone à aborder cet aspect peu glorieux de leur propre Histoire.
Le livre le plus intéressant est celui de l’écrivain haïtien en exil Jean Metellus : Haïti, une nation pathétique (250 pages, Denoël, 1987).

Sur le net, des sites sur l’art haïtien.

- Présentation d’oeuvres picturales dans une galerie de Pétionville

- Forum sur l’art et la musique haïtiens contemporains.

- Les Saint-Soleil


[1Plus de 300.000 Taïnos.

[2A la veille de la Révolution française, trois classes distinctes forment la population de Saint Domingue : celle des blancs (40.000), celle des affranchis (40.000), et celle des esclaves (600.000).

[3Décimés il est vrai par la fièvre jaune, la vérité historique doit être respectée.

[4Anthropologue et historien.

[5Régis Debray, Rapport sur Haïti, à paraître mars 2004, déjà consultable sur Internet

[6L’érosion emmène 42 millions de m3 de terre à la mer chaque année