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3 décembre 2003 | Imprimer cette page

CODEVELOPPEMENT OU ACCORD DE READMISSION ?

par Danielle Beaugendre

Un accord de réadmission permet de reconduire à la frontière du pays d’accueil les étrangers clandestins. Chaque pays signataire d’un tel accord "réadmet" sur son territoire, sans formalité, ses ressortissants en situation illégale dans l’autre pays. En 2002, la Roumanie a signé ,"en partenaire", avec la France, un accord de ce genre. Elle a ainsi "réadmis" des migrants Tziganes.
Le codéveloppement est lui, un nouveau dispositif, qui se substitue à l’aide au retour, mise en place sous le septennat de V.Giscard d’Estaing. Il ne s’agit plus d’inciter les étrangers en situation irrégulière à repartir chez eux avec une prime, mais d’appuyer la création par les immigrés d’activités et d’emplois dans leur pays d’origine.
Deux voies donc, dont l’une apparaît plus prometteuse que l’autre en terme de développement durable.

- La communauté malienne en France est forte de quelques 120.000 personnes, dont le tiers seulement a des papiers en règle.

Le 12 septembre 2002, le président malien, Amani Toumani Touré, en visite à Paris, a été sollicité en vue d’un "partenariat", sous entendre "accord de réadmission". Aussi, lors de sa visite d’un foyer à Montreuil, [1], devant l’inquiétude des Maliens de Paris, M.Touré, a-t-il affirmé qu’il n’avait donné son accord sur rien.

En février 2003, c’est au tour de Nicolas Sarkosy [2] de se rendre au Mali, "pays ami". Il ne fut pas vraiment accueilli à bras ouverts. Devant les réticences des autorités maliennes, il a dû revoir son vocabulaire, et parler de "codéveloppement", "aide aux projets", "tradition d’émigration respectable", bien plus que de "réadmission".
Dès 2000, le Mali, pays pilote, n’a-t-il pas signé une convention de codéveloppement avec la France ?

- "C’est de la mini-aide, pas de la grande coopération".

"Ce n’est pas un dispositif de masse, On ne peut pas faire 10.000 retours aidés". Ainsi parle le directeur de l’Office des migrations internationales (OMI) [3] C’est lui qui gère le programme d’appui aux initiatives individuelles à vocation économique mis en place par la France au Mali.
L’aide à la réinsertion prévoit des conseils pour le montage des projets, une étude de faisabilité et un suivi pendant un an.
L’OMI ne croule pas sous les demandes : "il n’y en a que vingt à cinquante par an". [4]
"Le problème principal est que les migrants de retour n’ont aucune qualification. Le plus souvent, les financements sont demandés pour faire des cultures maraîchères, ouvrir une boutique ou se lancer dans le transport" constate Mamadou Cissokho, responsable d’un bureau d’études à Kayes [5]
Lors de son passage dans cette ville, Nicolas Sarkosy a pourtant annoncé le doublement de l’aide au projet, qui peut aller jusqu’à 7000 euros si le projet est jugé viable. Pour les autres, l’aide se résumera à 153 euros, un billet payé, un excédent de 60 kilos, une formation payée de trois mois au Mali.

- Un enthousiasme très mitigé !

Selon une étude réalisée en 1999 [6] , les immigrés maliens, dont la moyenne des salaires demeure le SMIC [7], envoient environ 150 euros à leur famille pour la consommation courante, et autant pour l’épargne collective et personnelle. [8]

Les transferts financiers de l’ensemble de la diaspora malienne [9] sont estimés à 60 millions d’euros, soit l’équivalent du montant de l’aide au développement apportée par la France.
Pour la seule région de Kayes, les transferts financiers se montent annuellement à près de 3 millions d’euros. Ces fonds servent aux familles restées sur place, mais aussi à monter des projets d’électrification rurale, à construire des centres de santé, des salles de classe. Ils entrent donc à leur façon dans un processus de développement économique et humain.Comment y renoncer ?

La "prime" apparaît dérisoire puisque donnée une fois pour toutes, contrairement à un salaire, même s’il est plus ou moins régulier.
Un élu de Kayes va jusqu’à affirmer que les primes versées servent bien plutôt à financer un retour en France, et à inciter tout naturellement les jeunes villageois au départ..

- La base du codéveloppement reste quand même l’aide au développement et non le retour des immigrés.

C’est le côté positif de ce dispositif.

Olivier Kaba, le responsable de la Cellule codéveloppement à Bamako, est persuadé de son bien fondé. Il offre en effet aux Maliens de l’extérieur une grande diversité d’implications pour appuyer les initiatives des candidats au retour . Tout d’abord celui de créer des associations, [10] qui ont plus de chance d’aboutir qu’une initiative individuelle.

Elles peuvent aussi faire jouer la coopération entre collectivités locales françaises et maliennes.

Etant donné la difficulté en Afrique d’obtenir des prêts bancaires, de petites sociétés pourraient valoriser l’épargne des immigrés pour que celles-ci servent des promoteurs locaux.

Des financements pourraient aussi être accordés aux jeunes maliens "de la deuxième génération" afin de découvrir leur pays d’origine.

Enfin, autre initiative intéressante, soutenue par le Programme des nations unies pour le développement (PNUD) : le programme TOKTEN [11]. Des universitaires maliens, résidant à l’étranger, peuvent aller en mission à Bamako pour donner des cours. Une manière de réparer le "brain drain" [12], qui affecte de plus en plus gravement les pays du Sud, privés de leurs élites restées sur leurs lieux d’études, au Nord.

- Conclusion

Codéveloppement ou reconduite aux frontières ? Docteur Jekyll ou Mister Hyde ? Deux voies qui sont l’expression des hésitations françaises (et européennes) devant les flux migratoires et le problème des clandestins.
L’éditorial du Monde du 8 novembre titre : "Besoin d’étrangers", alors même que le projet de loi Sarkosy (toujours lui), durcit les conditions d’accueil et de séjour des immigrés. Décidément, toujours l’ambivalence des discours !

La notion "d’étranger" a elle aussi toutes les chances d’endosser cette ambiguïté : il y aura l’étranger "désiré" parce que qualifié, et "l’autre", celui qui ne l’est pas, que l’on repoussera.
A votre avis, lequel sera le plus en nombre ?

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Migrations en Afrique occidentale : pays émetteurs, pays récepteurs
Plus les plages de couleur sont foncées, plus le pourcentage de la population "étrangère" est important. (de 10 à +de 30% ) (Libye)


[1ville située dans la proche banlieue de Paris

[2ministre français de l’intérieur

[3Organisation onusienne.

[436 maliens en ont bénéficié en 2001, 46 en 2002.

[5Près de 80% des Maliens installés en France proviennent de cette région, située à l’ouest du pays, et très enclavée.

[6par la Cimade, association protestante seule habilitée à assister les immigrés refoulés et placés en zone de rétention dans les aéroports

[7Salaire minimum interprofessionnel de croissance

[8Le salaire minimal au Mali est de 35 euros.

[94 millions d’individus dont les principales destinations sont les pays limitrophes : Côte d’Ivoire, Gabon, Sénégal.

[10Ce droit leur est reconnu depuis 1981.

[11acronyme anglais pour :" transfert des connaissances par l’intermédiaire des expatriés nationaux"

[12drainage des "cerveaux"