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28 octobre 2003 | Imprimer cette page

MORT D’UN TEMOIN

par Danielle Beaugendre

Le métier du journaliste est d’informer, pas de prendre parti. L’information n’est pas la communication, destinée elle à emporter l’adhésion de ceux qui la reçoivent. Dans beaucoup de pays du continent, l’activité journalistique est de moins en moins respectée. Le 23 octobre, deux jours seulement après le meurtre de Jean Hélène, l’expulsion hors du Sénégal de la correspondante de RFI (Radio France Internationale) Sophie Malibeaux, confirme ce diagnostic : il est de plus en plus difficile d’informer sur le continent africain, les Africains étant les premiers à souffrir de cette opacité croissante.

- En Afrique, l’information est victime de la guerre, et des graves crises politiques

"Dans les conflits menés par des groupes de plus en plus éclatés, la vie des journalistes pèse de moins en moins aux yeux des combattants, comme au Libéria" observe JF Juillard, responsable "Afrique" de Reporters sans Frontières. [1]

Dans le classement établi annuellement par RSF, les trois pays qui ont perdu le plus grand nombre de places par rapport à 2002 sont la Côte d’Ivoire (137ème /166), le Libéria (132ème) et la Guinée Bissau (118ème). Dans les deux premiers cas, des journalistes locaux et étrangers ont été exposés à la violence des belligérants. En Guinée-Bissau, des médias ont été fermés par les militaires.

En République démocratique du Congo (RDC), l’est, tenu par les rebelles reste une zone de non-droit. Au Zimbawé, R. Mugabé a étouffé la presse libre et a expulsé les correspondants étrangers. Au Togo, en Mauritanie, en Algérie, au Soudan, les journalistes sont intimidés en étant convoqués après un article déplaisant au pouvoir. En Algérie, des envoyés spéciaux de télévisions étrangères ont été expulsés. Au Maroc, des journalistes sont emprisonnés pour des articles et dessins relatifs à la monarchie. En Somalie, journalistes locaux comme étrangers sont exposés au racket et aux enlèvements. En Erythrée, petit pays de 3 millions d’habitants, quinze journalistes sont emprisonnés dans des lieux tenus secrets, depuis le 3 avril 2002, "sans autre forme de procès".. Au Burkina Faso, le journaliste Norbert Zongo, qui critiquait le pouvoir, a été retrouvé assassiné en décembre 1999. L’enquête de la justice n’a jamais abouti.

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La liberté de la presse dans le monde

- Richesse ne rime pas toujours avec liberté de la presse.

Ainsi que la carte pourrait le laisser penser, le respect de la liberté de la presse n’est pas entièrement lié au développement économique des Etats. Le Bénin (PIB/ha/an de 370$), est classé 29ème, Madagascar (250$/ha/an), 46ème. Par comparaison, la France est au 26ème rang, [2] le 1er revenant à la Finlande, la dernier à la Corée du Nord, ce qui n’étonnera personne.
Les EU, 1ère puissance économique mondiale, se placent au 31ème rang, pour le respect de la liberté d’expression sur leur propre territoire, mais dégringolent au 135ème pour leur comportement hors de leurs frontières. Cinq journalistes ont été tués en Irak par les Américains, venus normalement pour imposer la démocratie.. Israël aussi a un double visage, celui de la liberté d’expression (44ème position), celui de la censure, dans les Territoires Occupés (une culbute au 146ème rang !).

- Des promesses non tenues.

Au mois d’avril 2003, une délégation de RSF avait rencontré le chef de l’Etat ivoirien, Laurent Gbagbo, le 1er ministre Seydou Diarra, le ministre de la communication Guillaume Siorro. Les trois officiels avaient affirmé leur souhait de voir apparaître dans le pays une presse "plus professionnelle, respectueuse des règles d’éthique et de déontologie" (RSF). C’était au temps où s’installait le gouvernement de réconciliation nationale, la mise en place d’un "monitoring" des médias d’Etat (presse écrite, radio, télévision) s’avérant alors logique.
Le chef de l’Etat avait même annoncé le dépôt d’un projet de loi supprimant toutes les peines de prison pour les délits de presse et la libéralisation totale de l’audiovisuel pour 2005.
La Côte d’Ivoire aurait été le 1er pays du continent africain à supprimer les peines d’emprisonnement pour les délits de presse.
Il n’en a rien été. Au contraire, les médias locaux ont déserté le terrain de l’information au profit de commentaires ou éditoriaux partisans.

- Conclusion : "un climat de haine"

La force de persuasion des médias n’est plus à démontrer. Les dictatures européennes du XXème siècle en ont fait un large usage. Il ne peut y avoir d’amnésie sur le rôle éminent joué par la Radio des Mille Collines dans le déclenchement du génocide des Tutsis au Rwanda en 1994.
C’est ce climat de haine entretenu vis à vis des médias qui a tué Jean Hélène, aussi sûrement que la kalachnikov du policier.


[1RSF : ONG présente sur les 5 continents, lutte pour défendre la liberté de la presse. Son site : www.rsf.org/

[2La France paie sa législation archaïque sur la diffamation, la fréquence des interpellations abusives par la police à l’encontre de journalistes, des remises en cause du principe de la protection des sources.