Accueil : Editorial :

5 octobre 2003 | Imprimer cette page

LES MAINS VIDES

par Danielle Beaugendre

En novembre 2001, sous le coup des attentats du 11 septembre, les pays riches réunis à Doha (Qatar) avaient convenu de lancer un nouveau cycle de négociations commerciales. C’était admettre implicitement que les règlements de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pénalisaient les pays en développement et que les injustices de l’économie mondialisée offraient du grain à moudre au terrorisme international.
Ainsi la conférence de Doha ouvrait avec conviction le "cycle du développement" en s’interrogeant sur la viabilité du système d’échanges mondiaux, et en promettant de redistribuer les bénéfices du commerce aux pays les plus pauvres.

- 2003, Cancun (Mexique), le choc d’intérêts très divers.

146 pays membres (sur 196 reconnus à l’ONU), presque autant de sujets de discorde.
- Les pays qualifiés d’émergents, comme le Brésil, la Chine, l’Inde souhaitent l’accès libre de leurs produits au marché mondial.

- Les gros exportateurs agricoles, comme l’Australie, la Nelle Zélande principaux animateurs du groupe de Cairns [1] militent pour l’élimination totale des subventions agricoles.

- Les pays pauvres, encore fortement ruraux, aimeraient couvrir leurs besoins alimentaires avec leur agriculture, or elle ne peut rivaliser avec les produits agricoles importés du Nord. Ces produits sont vendus à bas prix par les agricultures productivistes et subventionnées américaine et européenne. [2] Ces pays, confrontés pour la plupart à la malnutrition, souhaitent eux aussi la fin des subventions, voire - même la protection de leurs activités agricoles, et en tous cas, l’accès au marchés du Nord pour leurs produits spécifiques, le coton par exemple.

- Les EU et l’Europe, grands exportateurs de produits industrialisés, de services, ne renoncent pas facilement non plus au "Food Power" et leurs opinions publiques ne sont pas prêtes à admettre l’accroissement des prix agricoles intérieurs qui permettrait de rétribuer équitablement les agriculteurs sans avoir besoin de les subventionner. Payer leur pain quotidien à son vrai prix, voilà qui serait inédit pour les européens et les américains ! . Nul programme électoral n’oserait évoquer l’évidence de cette nécessité !

- C’est justement le dossier des subventions agricoles que la majorité des 146 pays membres jugeaient urgentissime, et désiraient ouvrir en premier.

Mais voilà, les pays industrialisés, EU et Europe en tête, voulaient d’abord régler les sujets dits "de Singapour". [3] :
- l’investissement
- la concurrence
- la facilitation du commerce
- la transparence sur les marchés publics
Ce n’est pas inintéressant, mais ce n’est évidemment pas la priorité des pays pauvres !

L’Europe a proposé un compromis, en proposant d’isoler les seules subventions dont il est démontré qu’elles nuisent vraiment aux agricultures des pays pauvres, mais sans s’engager sur une date de suppression desdites subventions…
Enfin, ultime tentative de conciliation : le commissaire européen, Pascal Lamy avec l’aval du conseil des ministres européens, a proposé de dissocier les quatre sujets de Singapour. Les pays africains n’en voulaient aucun, la Corée du Sud les voulait tous !

- C’est alors que l’événement le plus remarquable de cette conférence ratée se produisit.

Surgit une nouvelle coalition, montée avec habileté par la diplomatie brésilienne, le "Groupe des 21" [4], composé de 21 pays en développement. Elle comprend, entre autres, la Chine, l’Inde, l’Equateur, Cuba, le Salvador, le Mexique, le Pakistan, le Pérou, le Vénézuela. Ce G21 a été rejoint par les pays ACP (Afrique Caraïbes Pacifique), l’Union africaine, les PMA (Pays les moins avancés), en tout, 90 pays, à dominante africaine. Avec le groupe de Cairns, ils forment le front anti-subventions agricoles et ont réussi à paralyser le processus de négociations.
Le G21 chamboule le traditionnel tête à tête Etats Unis - Europe.

- "Il n’y a plus de raison pour nous de rester ici" :

Pendant ce temps, la conférence s’en tenait toujours aux sujets "de Singapour", refusant de se prononcer par exemple sur l’épineuse question du coton. [5] Tandis que les clameurs des altermondialistes étaient tenues à distance, le ministre mexicain des Affaires étrangères, président de la conférence, Luis Ignacio Derbez a tout simplement appelé à sa clôture.

- "Nous avons été capables de montrer qu’une alliance entre les pays en développement était possible, non sur une base idéologique mais sur des problèmes concrets" (Celso Amorim) [6]

C’est le grand basculement des pays les plus démunis, hier silencieux ou sensibles aux arguments du Nord. Ils se sont rapprochés des pays à développement intermédiaire. La capacité grandissante des pays du Sud à s’organiser est démontrée.
Mais... :

JPEG - 74.6 ko

(document Courrier International n°670, 4-10 septembre 2003)

CONCLUSION

Cette nouvelle communauté d’intérêts est fragile : parmi les 21 (22), et aussi dans le groupe de Cairns, sont embusqués de grands exportateurs de céréales, de produits tropicaux, tout aussi destructeurs des agricultures africaines que l’Europe ou les Etats Unis. Si les subventions sont insupportables aux agricultures des pays les plus pauvres, le libre-échange n’est pas le meilleur remède !
Par ailleurs, Cancun est le 2ème échec de l’OMC, après celui de Seattle en 1999. S’en réjouir serait irresponsable. Car si l’OMC devient l’ONU, les Etats Unis qui n’ont pas accepté de bon gré sa création, la contourneront. Déjà ils multiplient les alliances bilatérales très, très libérales, qui leur sont éminemment favorables.

L’OMC est à l’heure actuelle le seul outil permanent et de contrôle pour faire pression sur les plus forts. Les pays du Sud n’auraient rien à gagner de sa disparition : ils ont les mains bien plus vides que d’autres...


[1Le très libéral groupe de Cairns rassemble dix sept gros exportateurs agricoles

[2Le Japon aussi, mais si c’est lui qui bat en pourcentage le record des subventions, le volume de sa production agricole est moins envahissant que celui des deux bastions. Par contre, il ferme la porte au riz qui n’est pas japonais.

[3Quatre sujets définis pour la 1ère fois à la conférence ministérielle de Singapour en 1997, d’où leur nom

[4(le G22 maintenant, avec l’entrée du Kenya et de l’Egypte

[5En décembre 2002, les subventions de l’Etat américain aux planteurs de coton ont été revues à la hausse, ce qui permet au coton étatsunien d’être bien moins cher que le coton égyptien ou indien.

[6ministre brésilien des affaires étrangères