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14 avril 2003 | Imprimer cette page

L’EAU POUR LA VIE (1) : DEMAIN, LA PENURIE ?

par Danielle Beaugendre

Le 1er forum mondial de l’eau se tint à Marrakech, en 1997, le 2ème à La Haye, en 2000. Voici donc Kyoto, le 3ème, 3 ans plus tard. L’eau est une préoccupation obsédante car elle est une nécessité vitale mais aussi un bien "fini", [1] alors que la population mondiale continue à croître : 6 milliards d’individus aujourd’hui, 9,3 en 2050. La situation va donc empirer, en particulier pour des centaines de milliers d’humains qui en manquent déjà. Le premier volet de cette étude est consacré au problème quantitatif. Le second sera lui, consacré à celui de la qualité. L’eau est en effet le vecteur privilégié de maladies mortelles. L’accès aux dispositifs d’assainissement est donc crucial.

- La planète bleue

La Terre est une exception, un "miracle" dans l’univers connu. Ni trop près, ni trop loin de son étoile, elle doit à cette situation privilégiée d’avoir pu conserver l’eau sous forme liquide. La Terre est ainsi recouverte d’une grande quantité d’eau, [2] l’hydrosphère. Et la vie est née dans ce berceau protecteur, voici près de 4 milliards d’années.
L’hydrosphère est composée à 97% d’eau salée : les océans, les mers. Les 3% restant constituent donc les réserves d’eau douce. Sachant que 2% sont immobilisés par les grands glaciers continentaux et de montagne, ou stockés dans des nappes souterraines profondes, l’humanité doit son existence à un fragile 1% d’eau douce.
Eau salée, eau douce, eau de surface, ou souterraine, toutes sont interdépendantes et appartiennent à un cycle renouvelé sans cesse, "le cycle de l’eau". [3]

- L’inégale répartition géographique de l’eau douce

La grande variété climatique en est la cause. En zone tempérée, ce sont les régions littorales situées à l’ouest des masses continentales, ou encore les montagnes, qui sont les plus arrosées. La ceinture intertropicale bénéficie d’une pluviosité très importante, la zone équatoriale étant le domaine des climats "hyperhumides". Au niveau des tropiques, ou à l’intérieur des masses continentales, s’étendent les déserts, bordés de vastes régions arides, par exemple le Sahel, en Afrique "subsaharienne". Depuis un siècle, l’activité humaine, en réchauffant l’atmosphère, modifie le mécanisme des climats, exagérant encore ces contrastes. Ainsi, les zones arides deviendraient plus encore arides, tandis que la remontée du niveau des océans consécutive à la fonte des glaciers noierait les littoraux, provoquant des inondations dramatiques.

- Une consommation croissante.

L’utilisation et la consommation de l’eau sont en constante augmentation. Si en un siècle la population mondiale a triplé, les hommes utilisent 7 fois plus d’eau que naguère, pour atteindre une consommation de 5500 milliards de m3 en l’an 2000. Globalement, la ressource en eau devrait être suffisante. Ce sont 40.000 km3 qui ruissellent sur les flancs de la planète chaque année, et les hommes n’en prélèvent que 20%. [4]. Alors, où est donc le problème ? Dans l’inégale répartition de cette "manne" (voir la carte), dans les inégales densités de population, et surtout du fait de la croissance démographique, qui guette principalement les pays du Sud. Autre facteur aggravant : l’urbanisation de la planète, les villes ont au moins autant besoin d’eau que les campagnes.
Dores et déjà, l’UNESCO prévoit que "vers 2050, 7 milliards de personnes dans 60 pays (hypothèse pessimiste) et 2 milliards dans 48 pays (hypothèse optimiste) seront confrontés à une pénurie d’eau". [5]

- Pourquoi cette ruée vers l’eau ?

Plus que les besoins domestiques, c’est l’activité économique qui est responsable de cette avidité. En moyenne, l’agriculture consomme environ 70% de cette eau, l’industrie environ 23%, et les 7% restant sont pour l’usage domestique. En fait, cela varie d’une région à l’autre, en fonction du niveau de développement. [6] L’agriculture est l’activité la plus prédatrice. Elle n’est pas une simple utilisatrice, elle absorbe massivement l’eau : les cultures, la terre, boivent. Le cycle de l’eau la rend aux hommes, mais jamais dans son état premier, car il faut désormais compter avec les engrais, les pesticides, l’insuffisance de l’assainissement, le détournement des fleuves .

- Lutter contre le gaspillage

C’est le mot d’ordre des experts réunis à Kyoto. Logique, mais pas facile, car l’eau est vécue différemment selon que l’on soit à Paris, en Arizona, ou au Burkina Faso. A Paris, l’eau coule du robinet sans qu’on y pense. A Tucson, les golfs sont bien arrosés, mais le spectre de la pénurie réapparaît tous les étés. A Ouagadougou, avoir un puits au milieu de la cour, est un privilège envié. Les femmes, les enfants, doivent souvent faire de longs trajets plusieurs fois par jour pour accèder à une source d’eau potable. La notion de gaspillage ne peut avoir le même sens pour eux que pour nous, les favorisés ! Un français utilise 150 litres d’eau par jour, un Africain, 8.

- Le gaspillage existe aussi à grande échelle

Un barrage au Brésil

L’augmentation de la consommation d’eau s’est en bonne partie opérée par la mutiplication des puits dans les pays en développement pendant les années 90. "En Inde, le pompage a été subventionné par un prix gratuit de l’électricité pour cet usge. La moitié de la production électrique indienne est ainsi consacrée au pompage de l’eau". [7].
Dans nombre de grandes villes, notamment en Afrique, et en Amérique latine, plus de 60% de l’eau des réseaux disparaît "dans la nature" par la faute d’une mauvaise gestion. [8] Et puis il y a les projets pharaoniques de bon nombre d’Etats du Sud.
La Chine, qui achève le barrage des Trois Gorges envisage de détourner le Yang-Tsé-Kiang vers le nord du pays ! L’Inde aussi, qui prépare un réseau de canaux reliant 37 fleuves du pays, et le Tchad, qui rêve de détourner l’Oubangui pour faire renaître son lac. Partout des projets de barrages se précisent, alors qu’ils modifient profondément l’accès à l’eau des populations, et s’ils encouragent l’irrigation, ils portent atteinte à l’environnement. L’assèchement de la Mer d’Aral au Kazakhstan en est le triste exemple. En fait, selon l’UNESCO, 60% de cette eau captive seraient gâchés...

- Un certain nombre de pays ont décidé d’agir.

Et tous les continents se sont mobilisés. En Afrique noire, le Gabon, la Gambie, le Mali ; dans les Etats arabes, l’Algérie, Oman, le Qatar ; en Amérique latine, l’Argentine, la Bolivie, le Pérou ; en Asie-Pacifique, l’Australie, le Cambodge, Singapour, mais aussi la Chine, l’Iran. Le Canada en Amérique du nord, le Danemark, l’Allemagne, le Royaume Uni, l’Italie, les Pays bas, l’Espagne, la Turquie, Malte, et même la Moldavie, en Europe. Ces pays ont décidé de s’investir afin de diffuser auprès de leur population des informations sur les problèmes à venir, liés à la consommation d’eau et à la croissance de la population mondiale. Il faut reconnaître que peu de pays figurant dans la liste sont en difficulté hydrique, et puis il y a 191 Etats sur la planète.... Mais la démarche est la bonne : informer, éduquer à la base, mobiliser une opinion publique chaque jour plus sensible à l’environnement.

Assisterons-nous dans les prochaines années à des guerres de l’eau ? Les experts de l’ONU s’accordent à dire que non. L’eau est un bien commun de l’humanité, et en cela, elle est un "tabou" dans toutes les cultures. Par contre, que sa capture abusive attise des conflits régionaux déjà existants, certainement. N’est-ce pas déjà le cas sur les rives du Jourdain, du Tigre et de l’Euphrate, de l’Indus ? Raison de plus pour que la communauté internationale mais aussi chacun d’entre nous y prête attention.

Prochain éditorial :
L’eau pour la vie : l’accès à l’eau potable.

L’eau, source de vie, est aussi le vecteur de maladies mortelles qui tuent chaque année 5 millions de personnes dans le monde.


[1au sens mathématique du terme, c’est à dire que le volume d’eau est constant sur la planète, sans perte ni acquisitions

[2volume stocké : 1381 millions de km3.

[3évaporation, condensation, précipitations, infiltration, évaporation, et ainsi de suite sous l’effet de la chaleur du soleil.

[4En fait, 54% de toute l’eau douce accessible dans les fleuves, les lacs, et les nappes aquifères.

[5Koichiro Matsuura, directeur général de l’UNESCO).

[6Ainsi, en Europe, la part consommée par l’agriculture est de 54%, 33% pour l’industrie et 13% pour l’utilisation domestique, alors qu’en Afrique, cela est respectivement de 88%, 5% et 7%.

[7Propos tenus par Daniel Zimmer, directeur du Conseil mondial de l’eau.

[8Ce taux est de 2% au Japon, et 8% à Singapour.