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22 mars 2003 | Imprimer cette page

APRES LE SOMMET FRANCE - AFRIQUE ......

par Danielle Beaugendre

- Jacques Chirac a proposé :

- "un moratoire sur les aides aux exportations agricoles déstabilisantes" pour l’Afrique.
- une stabilisation des prix des matières premières, (qui comptent pour les 3/4 des exportations africaines).
- l’indexation du service de la dette sur l’évolution des cours des matières premières
- "un traitement commercial privilégié, au moins temporairement", pour l’Afrique.

- C’est un revirement spectaculaire !

Car à Doha, en novembre 2001, lors de la réunion des pays membres de l’OMC, [1] la France s’était opposée à un échéancier pour la suppression progressive des subventions agricoles. Ne boudons pas cette rafraîchissante proposition, même si elle a un aspect provisoire : l’achèvement du "round" de Doha c’est à dire le 1er janvier 2005.
Le Président français se fait fort de promouvoir ce projet lors de la réunion du G8 [2] qui se tiendra à Evian, début juin.

-  Subventions ? Vous avez dit "subventions" ?

Petit exercice de réflexion : actuellement, chaque vache européenne reçoit de l’Union une moyenne de 2 euros par jour. Sachant que près d’un milliard d’êtres humains (75% des Africains) vivent avec moins d’un euro par jour, que faut-il en déduire ? Non, sûrement pas qu’il vaut mieux être une vache en Europe qu’un humain en Afrique, mais qu’il y a, en termes moins provocants, des "dysfonctionnements" fondamentaux dans notre village planétaire. En 2001, le montant total des aides accordées à leurs agriculteurs par les pays riches, Etats Unis, Europe des 15, Japon, s’élevait à 311 milliards de dollars, soit 7 fois autant que l’aide au développement, ou encore l’équivalent du PIB de toute l’Afrique subsaharienne. Cette aide des pays riches à leurs agriculteurs n’a cessé de s’accroître, alors même que leur nombre
diminuait. Le secteur agricole concerne dorénavant moins de 5% de la population active des pays du Nord, alors qu’il occupe plus de 50%, des actifs du Sud et représente la plus grande partie de leur PIB. [3]

- Pourquoi ces subventions ?

Il faut revenir quelques décennies en arrière, et rappeler la rivalité entre deux "géants" de l’agriculture mondiale : l’Europe (à l’époque encore CEE [4]) et les Etats Unis. L’Europe, au sortir de la guerre, et tout particulièrement la France, 1ère puissance agricole de la Communauté, a déployé des efforts considérables pour nourrir une population en plein Baby boom. La modernisation des pratiques agricoles a conduit à une hausse spectaculaire des rendements et de la productivité. Mais aussi à produire des excédents agricoles qu’il fallait écouler. Trop de lait, trop de viande, trop de blé. Entre alors en scène la Politique Agricole Commune, la PAC.. [5]

- La PAC, cible privilégiée des partisans du libre-échange, voit le jour en 1962.

A partir de cette date, le "marché commun" agricole se met en place entre les 6 pays fondateurs de la CEE [6]. Va pour le marché européen, mais le marché mondial ? Il est dominé par la puissance exportatrice de l’agriculture étatsunienne, qui produit massivement, à des coûts moindres. Pour être concurrentielle sur le marché mondial l’Europe agricole doit tirer ses prix vers le bas. Pour cela, Bruxelles s’engage à "aider" les agriculteurs, c’est à dire à compenser le manque à gagner qu’ils vont subir en baissant artificiellement leurs prix. Où trouver l’argent des subventions ? En taxant les produits agricoles des pays "tiers", c’est à dire non-membres de la Communauté, à leur entrée sur le marché européen Ce sont les fameux "prélèvements obligatoires" qui sont "restitués" sous forme de subventions aux agriculteurs européens. C’est du protectionnisme pur et simple.
L’Europe est bien évidemment dans la ligne de mire des champions du libre-échange, EU en tête.

- Pourtant, les EU, pourfendeurs de la PAC, soutiennent eux aussi leurs agriculteurs !.

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D’une façon moins directe que l’Union européenne peut être, mais bien réelle. Aux Etats Unis, la pratique des "aides" aux agriculteurs remonte d’ailleurs loin dans le temps : les années 30 celles de la Dépression. Elles ont été renforcées dans les années 50 par la création de programmes d’aide alimentaire à l’étranger. Le Tiers monde, mal nourri, en pleine expansion démographique, quel débouché ! Encore maintenant : pendant l’année fiscale 1999, près d’un cinquième des exportations américaines ont été effectuées par le canal de l’aide alimentaire. En 2002, l’administration Bush, en parfaite contradiction avec le credo libre-échangiste qu’elle affiche, a fait voter une "farm bill" qui tire encore un peu plus vers le haut la montagne de subventions attribuées aux agriculteurs américains.
Pour exemple, en 2001, les dépenses de l’UE en matière de soutien à l’agriculture se sont élevées à 44,6 milliards d’euros (plus de la moitié de son budget), celles des EU à près de 25 milliards d’euros. Mais si les Européens totalisent un montant global très supérieur aux seconds, c’est l’inverse en ce qui concerne le soutien par actif (les agriculteurs étatsuniens sont moins nombreux).

- Les effets de ces pratiques sur l’économie des PED ?

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L’agriculture est d’une importance cruciale dans le développement des pays pauvres. D’abord, elle nourrit les hommes. Or en bradant les produits alimentaires de base à des prix artificiellement bas [7], les pays du Nord qui veulent écouler leurs excédents ruinent la libre concurrence et les efforts des agriculteurs du Sud qui ne peuvent rivaliser. Comment bannir la faim dans le monde sans mettre en accusation ces pratiques ? En juin 2002 se tenait à Rome le sommet de la FAO [8]. Le ministre brésilien de l’agriculture affirmait : "Si nous éliminions les subventions agricoles pendant seulement 24 jours, nous éliminerions la faim dans le monde" . [9]. Dans les forums internationaux, le Sud a un porte-parole, un groupe de 15 pays exportateurs nets, sans subventions aux exportations : le Groupe de Cairns. Dans ce groupe on trouve aussi trois pays développés, l’Australie, le Canada, la Nouvelle Zélande. Il leur est cependant difficile de lutter contre les deux grandes citadelles agricoles. On l’a encore vu à Johannesburg.

- La toute récente proposition du Président français est encore timide.

Le moratoire ne porte que sur "les aides aux exportations déstabilisantes" pour l’Afrique, comme la poudre de lait, les volailles ou le riz. Et un moratoire est provisoire. Mais le train de propositions cité plus haut amorce un processus favorable. Ce n’est rien moins que la remise en cause de l’échange inégal. Après tout, les paysans africains n’ont pas pour vocation d’acheter des produits agricoles mais d’en cultiver pour subvenir à leur besoins. Et, l’agriculture africaine a, elle aussi, une vocation exportatrice. Encore faudrait-il trouver le juste prix pour le café, le cacao, les fruits, le coton, afin que les "avantages comparatifs" de l’Afrique puissent faire leur effet ! Stabiliser les cours des matières premières (fixés par les Bourses du Nord, Chicago, Londres), ou au moins indexer le service de la dette sur leur cours, relève de la simple logique. Enfin, 70 pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique, ont une relation privilégiée avec l’Union européenne, dans le cadre de la 4ème convention de Lomé, signée pour la période 1990-2000. Elle permet à 99% des produits industriels de ces pays de pénétrer le marché des Quinze en franchise de droits de douane, et sans réciprocité. [10] Un mécanisme original accorde une certaine garantie de stabilité aux recettes que les pays ACP tirent de leurs exportations de produits agricoles. Mais pourquoi donner d’une main ce que l’on reprend de l’autre ?

- Conclusion

Le "protectionnisme vert" des pays riches, bien peu libéral, génère en plus un désastre environnemental. Il encourage un productivisme qui à son tour engendre pollution, épuisement du sol. Mais ceci est une autre histoire… Il reste que la majorité des pays en développement n’ont pas leur souveraineté alimentaire, et n’accapareraient aujourd’hui que 35% des exportations agricoles contre.. 40% en 1961.
Une réforme de la PAC devrait intervenir en 2006. Elle ira dans le sens de l’allégement des subventions agricoles, car l’UE subit une triple pression : un budget trop lourd à porter, l’élargissement aux pays candidats d’Europe centrale et orientale, et les engagements pris à Doha, qui valent aussi pour les Etats Unis. L’orientation prise par le sommet franco-africain 2003 serait-elle annonciatrice d’une attitude nouvelle devant les injustices d’un monde changeant, qui cherche encore ses marques ? Rendez-vous à Evian, afin de vérifier si l’essai a été transformé.

Pour aller plus loin :
Site sur la PAC

La FAO :
http://www.fao.org/debut

Un site africain, à propos des subventions agricoles des pays riches :
http://fr.allafrica.com/stories/200212140323.html

Bono, le chanteur de rock irlandais, critique la politique de subventions agricoles :
http://www.cyberpresse.ca/reseau/arts/0205/art_102050103166.html

Une vidéo de 2 minutes (Arte) : les 40 ans de la PAC (real player)


[1Organisation mondiale du commerce

[2les 7 pays les plus riches de la planète, EU, Japon, Allemagne, France, Royaume Uni, Italie, Canada, auxquels s’ajoute la Fédération de Russie

[3Produit Intérieur Brut : ensemble des valeurs ajoutées créées par les entreprises et les administrations sur le territoire national.

[4Communauté économique européenne, née en 1957 aux traités de Rome

[5accès à une vidéo : les 40 ans de la PAC, émission télévisée de la chaîne ARTE "Le dessous des cartes", Real Player nécessaire, durée : 12 minutes

[6France, RFA, Italie, Belgique, Pays Bas, Luxembourg

[7cela s’appelle du dumping, et c’est tout à fait contraire au "fair trade" !!

[8Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture

[9Le Monde.15 juin 2002, article d’H. Kempf

[10Sans être obligé d’acheter quelque chose en échange