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18 février 2003 | Imprimer cette page

LA FAIM : UNE ARME EFFICACE ET TRES RENTABLE

par Danielle Beaugendre

L’Afrique a faim. Il n’est pas ici question de malnutrition [1], ou même de sous-nutrition [2] non, mais de famine, c’est à dire mourir de faim. Et d’une famine provoquée : le 16 décembre dernier, le Programme Alimentaire mondial (PAM) lançait une campagne de mobilisation "alerte à la faim en Afrique". 38 millions d’Africains subiraient, chaque jour, les affres de la faim et seraient autant de victimes potentielles. On peut faire valoir que la date a été bien choisie, juste avant Noël, pour mobiliser les bonnes consciences et les portefeuilles. Sans doute, mais le fait est là.

- La malnutrition est l’une des manifestations les plus révoltantes de l’inégalité entre les êtres humains

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L’insuffisance alimentaire dans le monde
L’Afrique subsaharienne est particulièrement touchée par la malnutrition.

Si les habitants des pays les plus développés dépassent les 2400 calories nécessaires par jour, voir même mangent trop (plus de 3800 calories par jour), à l’opposé, un homme sur sept, (800 millions de personnes, situées principalement en Afrique subsaharienne et dans le monde indien) souffre encore de sous-nutrition "endémique". A l’insuffisance calorique s’ajoute, pour 160 millions d’enfants de moins de cinq ans, la malnutrition qui entraîne rachitisme, débilité, cécité. Certains pays sont mal lotis par la nature : même en cas de bonne récolte en Ethiopie, il y a toujours au moins 4 millions de personnes trop pauvres pour s’acheter à manger, et qui ont besoin de l’aide alimentaire.
Mais la famine diffère totalement de cette malnutrition "chronique". Elle est une crise alimentaire aiguë, limitée dans le temps et dans l’espace.

-  Les famines ne doivent aujourd’hui plus rien à la fatalité.

L’arsenal de prévention des famines est connu depuis plus d’un siècle, par exemple lâcher à temps les stocks de sécurité sur les marchés. Les "systèmes d’alerte précoce", dont on a tant déploré l’insuffisance, sont maintenant performants, et permettent la prévision des crises agroclimatiques
Le Zimbawe était, il y a peu, le grenier de l’Afrique australe. Or six millions et demi de personnes, soit la moitié de sa population, seraient en grande détresse alimentaire.

En accusation, la réforme agraire engagée depuis deux ans par Robert Mugabé. Elle consiste à redistribuer aux Noirs les terres arables détenues en grande partie par les fermiers blancs. En désorganisant les structures agraires, elle a fait chuter de moitié la production vivrière, sans pour autant répartir équitablement les lopins de terre et améliorer la vie des paysans. Au contraire, pour mieux contrôler une population déjà démunie, les "autorités" vont jusqu’à bloquer l’aide extérieure aux frontières, s’attribuer l’aide alimentaire du PAM pour en faire une distribution sélective (c’est à dire à leurs partisans), et même vendre, à l’abri de toute concurrence, un maïs "gouvernemental". Le PAM a suspendu (provisoirement) son aide.

- La manipulation de l’aide alimentaire n’est pas nouvelle.

Elle est née en même temps que l’aide humanitaire d’urgence. Déjà, au Biafra, [3], en 1969-70, le général Ojukwu avait su jouer de la famine entretenue du peuple Ibo pour capter à son profit le capital de sympathie de l’opinion publique. En 1984, c’est l’Ethiopie qui suscitait dans le monde entier un émoi à la mesure des images terribles d’enfants au ventre gonflé, véhiculées par les médias. La polémique s’est ouverte rapidement, lorsqu’il se révéla que cette généreuse mobilisation avait en fait facilité de tragiques transferts de populations orchestrés par le sinistre Mengistu.

Durant l’été 2000, l’Ethiopie mise encore sur sa charge symbolique très forte pour exposer les difficultés de la population de l’Ogaden … qu’elle n’a rien fait pour secourir, alors que la pénurie alimentaire s’y annonçait depuis deux ans… Deux ans pendant lesquels les dirigeants ont épuisé le pays dans une guerre meurtrière avec sa voisine l’Erythrée… . Deux ans pendant lesquels l’aide internationale s’est substituée aux responsabilités des gouvernants. Que de digues auraient pu être construites avec l’argent des centaines de milliers d’obus fratricides !
Sur le terrain donc, la famine provoquée remplit un double objectif : asseoir la légitimité politique interne d’un régime forcément tyrannique, en lui permettant de gérer à sa guise les distributions de nourriture, et contrôler certaines populations gênantes par le biais de l’arme de la faim. C’est une forme à la fois simple et élaborée de terreur. Qui oblige l’aide humanitaire à se remettre en cause.

- Elaborée, car parfaitement adaptée à notre société mondialisée, médiatisée et mercantile.

Information et "charity business" sont étroitement liés. Ces "gouvernants" indignes savent très bien utiliser les ressorts de sociétés occidentales, exploiter leurs opinions publiques si sensibles à certaines "causes". Les affameurs, relayés par les organisations humanitaires et les médias, savent user des images fortement symboliques de l’enfant- soldat, de l’enfant- esclave, de l’enfant- affamé.
La création de famines relève aussi d’une logique marchande cynique, voire sordide. Du côté "affameur", elle permet sur place de recevoir des moyens financiers et matériels bien plus confortables que ceux octroyés chichement en temps normal. Et du côté agences d’aide ? Ne profitent-elles pas aussi de ces urgences pour reconstituer leurs budgets en proie à la fatigue des donateurs ? Allons encore plus loin dans la réflexion. Les grands céréaliers du Nord ne trouvent-ils pas dans ces "famines" l’occasion de justifier la production de denrées génétiquement modifiées, et leur exportation ? Encore un peu plus loin. Que penser de l’Occident, qui cimente ses citadelles agricoles à coup de subventions, déséquilibre le marché agricole mondial en entraînant les prix à la baisse, désespérant les efforts des agricultures pauvres ?

- Mais : "On ne peut pas condamner à mort un enfant de 5 ans du simple fait qu’il est né au Zimbawe", dit au Monde James Morris. [4]

Il faut les aider, en grinçant des dents, en espérant que ceux qui survivront grâce à l’aide, chasseront un jour des dirigeants comme Mugabe. Il faut les aider, parce que les souffrances sont réelles, et que si le martyre de ses habitants servait le continent, l’Afrique serait déjà un paradis. Il faut les aider, mais ne plus être dupes, exiger un contrôle strict sur les destinataires des aides, sur leur distribution. Ne pas déverser des tonnes de marchandises dont on sait que les plus nécessiteux ne verront jamais la couleur, n’en auront jamais le goût sur leurs lèvres.
Il conviendrait en somme, de rompre avec cette générosité sporadique, au coup par coup, pour mettre en place une véritable lutte contre la pauvreté. A commencer par la relance de l’agriculture familiale, qui permettrait au continent de ne plus souffrir de la faim, quels que soient les caprices du ciel, et de ne plus être sous le joug de tyrans qui instrumentalisent l’être humain pour satisfaire leurs ambitions.

Il est vrai que la faim n’a jamais figuré dans la liste des "armes de destruction massive", tant stigmatisées à l’heure actuelle.

SOURCES :

- Article du Monde (édition du 19 décembre 2002) : Quand la famine fait des heureux... par Sylvie Brunel.

- Le Monde éditorial (édition du 17 décembre 2002) : Afrique et famine.

- Le Monde (édition du 17 décembre 2002) : La faim est exploitée comme arme politique au Zimbabwe par Fabienne Pompey

- Le Monde (édition du 17 décembre 2002) : Sécheresse et incurie politiques provoquent une famine en Afrique, propos de James Morris, directeur exécutif du Programme alimentaire mondial, recueillis par Stephen Smith.

- Un livre irremplaçable, et qui a fait grand bruit : La faim dans le monde, comprendre pour agir, de Sylvie Brunel,(géographe), édité aux Presses universitaires de France, Paris 1999.


[1insuffisance alimentaire qualitative

[2insuffisance calorique

[3Nigeria

[4le Directeur du Programme alimentaire mondial.