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2 janvier 2003 | Imprimer cette page

Préserver la biodiversité : une nécessité vitale et morale

par Danielle Beaugendre

Un million et demi d’espèces vivantes - et les a-t-on toutes recensées ? - habitent notre maison commune, la planète bleue. Selon des estimations fiables, leur extinction s’accélère à un rythme inquiétant, et de la faute d’une seule de ces espèces : l’homme.
Ainsi ce seraient 10.000 espèces qui chaque année seraient rayées de la surface du globe. Or, "La perte de la diversité génétique et spécifique… est celle de nos folies que nos descendants seront le moins portés à nous pardonner" écrit E.O. Wilson, professeur à l’université de Harvard. Au XXème siècle, la folie des hommes a failli mener l’humanité à sa perte. Le nouveau siècle (et millénaire !) doit-il commencer sa course en ignorant un risque pour le moins aussi menaçant que le fut, (et l’est encore), l’arme nucléaire, celui de la raréfaction des formes de vie ?

Le mérite de la bombe A

L’arme nucléaire a eu un "mérite" : celui d’apparaître immédiatement (ou presque), aux yeux de tous, terrible : une bombe, de la taille d’un ballon de football, était capable de pulvériser une ville entière de 100.000 habitants, et d’altérer irrémédiablement la santé des survivants et de leurs descendants [1]. Elle apparut tellement terrifiante, qu’elle ne servit plus, sauf en tant qu’arme de dissuasion.

En revanche, l’extinction catastrophique de milliers d’espèces vivantes est silencieuse, elle s’opère insidieusement. Et le plus souvent, ces espèces sont inconnues ! Elles n’intéressent - croit-on - que quelques botanistes, entomologistes, agronomes, dans la solitude de leurs laboratoires. Alors pourquoi s’alarmer puisque la vie quotidienne n’en souffre pas ? Le temps écologique n’est pas celui des hommes.

Il y a un pourtant un fait qu’il faut savoir. Si toutes les modifications de l’environnement liées à la pollution, à l’appauvrissement de la couche d’ozone et au réchauffement climatique sont d’une importance vitale, ces phénomènes malencontreux sont réversibles. On a bon espoir pour la couche d’ozone, par exemple, et on sait comment faire pour limiter le réchauffement climatique. Ce qui ne veut pas dire qu’on le fasse, d’ailleurs ! [2]. Mais en ce qui concerne l’extinction des espèces, la perte de la biodiversité est irrémédiable. A cause de l’homme, les espèces disparaissent aujourd’hui à une vitesse 100 à 1000 fois supérieure qu’auparavant.

Avant l’apparition de l’homme, il y a quatre millions d’années, la longévité moyenne d’une espèce était de l’ordre de 500.000 ans pour les mammifères, et de 10 millions d’années pour des groupes tels que les insectes. Mais l’espèce humaine a prospéré : elle a domestiqué des plantes, des animaux, s’est sédentarisée grâce à l’agriculture. [3]. Au XIXème siècle, l’industrialisation accroît encore l’emprise des hommes sur leur milieu, on parle alors d’anthropisation [4] des milieux. Aujourd’hui, les spécialistes de la biodiversité sont unanimes : au moins 20% des espèces vont disparaître au cours des 30 prochaines années. 1183 espèces d’oiseaux, soit 12% du total mondial, et 1130 espèces de mammifères un quart du total sont menacées d’extinction. Or chaque espèce est un joyau de l’évolution à qui il a fallu de quelques milliers à plusieurs dizaines de millions d’années pour parvenir à son stade actuel.

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Un dodo
Le dodo vivait à Maurice et à la Réunion. Il ressemblait à un gros pigeon, mais était inapte au vol. Il fut une proie facile pour les colonisateurs. Au XVIIIème siècle, l’espèce était éteinte définitivement.

Quelle incidence sur nos vies ?

Appauvrir la diversité des formes de vie présentes sur la planète, c’est courir le risque, au mieux, de voir nos paysages ressembler aux grandes étendues de monoculture, au pire de détruire les écosystèmes et la désertification, qui est la mort d’un milieu, gagner en superficie. Car la disparition d’une espèce entraîne aussi celle des autres produits naturels qui dépendaient de son existence. Une espèce disparaît, la chaîne de la vie est rompue. Et l’homme est le dernier maillon de la chaîne. En bref, l’homme œuvre à sa propre destruction.

L’homme est un prédateur. A l’orée de ce siècle, tous les habitants de la planète ont propension à consommer davantage, à améliorer leur qualité de vie, quoi de plus naturel ?. Mais on sait que la croissance démographique à venir va affecter les pays du Sud, où vit déjà 80% de la population mondiale. C’est donc là, au Sud, que la flore et la faune vont subir des pressions intolérables, en particulier pour augmenter la production alimentaire et satisfaire les besoins en eau potable. Un inventaire des "points chauds" de la planète est en cours. Par "points chauds" on entend les milieux naturels qui recèlent le nombre le plus important de plantes et d’animaux que l’on ne rencontre nulle part ailleurs, et qui sont menacés de disparition. Hawaï est l’un des points les plus "chauds" du globe : on y trouve les taux d’extinction les plus élevés tant pour les espèces animales que végétales. Il faut aussi citer Madagascar, les forêts d’altitude de l’Equateur, la forêt atlantique du Brésil, celle des versants sud de l’Himalaya, les récifs coralliens. Si les pays du Sud sont les plus menacés, les pays du Nord ne sont pas à l’abri, comme le montre l’exemple d’Hawaï, 49ème Etat des EU d’Amérique, la 1ère puissance mondiale.

Les forêts tropicales humides, gravement touchées par la déforestation, ont récemment attiré l’attention de l’opinion publique. Elles sont un "réservoir" de diversité biologique. Alors que dans les régions tempérées on ne compte "que" 6000 espèces d’arbres, c’est 30.000 que l’on peut recenser dans les forêts tropicales ! Selon les laboratoires pharmaceutiques, 70% des médicaments testés contre le cancer proviennent des plantes de forêts tropicales. Une déforestation excessive, mal menée, risque donc bien d’attenter à la biodiversité, c’est à dire à l’appauvrissement des ressources génétiques du patrimoine mondial. L’histoire d’un petit arbre, le Callophylum lanigerum, est exemplaire. Il recèle une substance qui s’est révélée active contre le virus du sida en enrayant sa multiplication. Mais il pousse à Bornéo - enfin poussait- car la forêt y a été rasée. Lorsqu’on s’est aperçu de ses propriétés, l’arbre avait disparu. Alors ? Confier à l’industrie chimique le soin de retrouver la "formule" adéquate ? Combien de temps nécessaire à la recherche ? A quel coût ? Il a été retrouvé après bien des recherches, d’autres spécimens de cet arbuste relativement rare, mais il est des espèces pour lesquelles c’est fini. Préserver la biodiversité c’est aussi préserver notre santé future.

Il y a urgence à réagir

Que faire ? Une Convention sur la diversité biologique a été adoptée au Sommet de Rio en 1992. Depuis, l’intervention des pouvoirs publics s’est sentie encouragée : ainsi le Brésil protège sa forêt atlantique. Recenser les espèces, cartographier les sites, pour mieux repérer les habitats en voie de disparition et avec eux leurs habitants ! C’est l’œuvre de nombreuses ONG dans les pays en développement. C’est là où la diversité biologique est la plus grande, mais là aussi où les besoins vitaux ne peuvent compter que sur le milieu naturel, faute de sources d’énergie, faute de techniques appropriées. A l’heure actuelle, 10% de la superficie du globe sont des espaces protégés, c’est cinq fois plus qu’il y a trente ans, il y a de l’espoir !

Dans les laboratoires, les biologistes "de la conservation" cherchent à comprendre le fonctionnement et la dynamique des espèces animales et végétales, comment se reconstituent les populations des réserves naturelles. Certains avancent l’idée de créer des plantes plus productives par génie génétique (OGM) [5] capables de vivre dans un milieu appauvri. En somme, elles "protégeraient" les espèces fragiles. Mais c’est un autre débat et il est loin d’être clos.

Autre voie, très délicate à mettre en oeuvre, il est vrai : breveter le vivant. Légalement, une substance naturelle n’est pas brevetable. Les grands groupes pharmaceutiques hésitent donc à investir sur des recherches et sur la fabrication de produits à base d’espèces végétales ou animales sans garanties. Le brevet pourrait être un moyen de protéger le vivant, à la condition de ne léser les intérêts de personne, à commencer ceux des pays où vivent ces espèces, généralement des pays pauvres. Et bien au delà de l’économique, on aborde là des rivages encore inexplorés dans ce domaine : ceux du droit et de l’éthique.

Créer de nouvelles espèces ? Peut être. Mais protéger celles qui existent, et préserver leur foisonnante diversité, sûrement. C’est encore la meilleure parade aux risques naturels. Il est impérieux d’agir vite, et pour commencer, cesser de mesurer le succès et le progrès selon une logique purement économique. Les chefs d’entreprise seront jugés à leurs actes et les pouvoirs publics de tous les Etats du monde aussi. Tous doivent s’engager autrement que sur le papier d’une "Convention". Pour cela, l’opinion publique doit être forte, mobilisée. C’est pourquoi il faut éduquer, éduquer, encore et toujours. Et ne pas oublier que la pauvreté est au moins autant responsable du pillage de la nature que l’appât du gain et de la productivité à tout prix. La préservation de la biodiversité est un autre chapitre de la longue histoire des rapports Nord/Sud.


[16 et 9 août 1945, deux bombes atomiques américaines explosèrent au dessus d’Hiroshima et Nagasaki, mettant fin à la seconde guerre mondiale.

[2Protocole de Kyoto, sur la limitation des gaz à effet de serre, signé en 1997, pas encore appliqué. En 2003 ?

[310.000 ans avant notre ère, a lieu la "révolution néolithique".

[4du grec anthropos, homme.

[5OGM : Organisme Génétiquement Modifié.