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5 décembre 2002 | Imprimer cette page

Des NTIC et du développement en Afrique

par Danielle Beaugendre

Les NTIC, Nouvelles Technologies d’Information et de Communication, ont des spécificités qui les rendent d’une grande souplesse d’utilisation. Mais la moitié des habitants de la planète n’ont jamais passé un coup de téléphone. Internet ? 4/5 des sites sont en anglais, langue comprise par un individu sur 10. Et puis il s’agit de savoir lire ! Alors, villages de brousse sans eau, mais avec un télécentre ? L’Afrique peut-elle passer directement du sous-développement à la société d’information ?
Certainement pas, mais il serait aujourd’hui irréaliste et néfaste pour un pays en développement d’ignorer les NTIC.

La fracture numérique n’est déjà que trop marquée, particulièrement entre l’Afrique et le reste du monde. En Afrique, il n’y a que 25 téléphones pour 1000 habitants, contre 673 aux Etats Unis. Accès à Internet ? Alors que l’Afrique compte 9,7% de la population mondiale, les internautes africains ne représentent que 1,1% des internautes de la planète, 26 fois moins qu’aux EU, à peu près autant que pour la seule Malaisie. 97% des sites internet se créent dans les pays développés, l’Afrique ne générant que 0,4% du contenu de la Toile, seulement 0,02% si l’on ne prend pas en compte l’Afrique du Sud. [1].

De toutes les grandes zones géographiques du continent, c’est l’Afrique subsaharienne qui est la moins bien dotée.
En effet, deux ensembles se détachent par une densité plus importante d’utilisateurs :

- L’Afrique australe (Afrique du Sud, Botswana, Zimbabwé, Namibie, Maurice). [2].

- Les états méditerranéens (Maroc, Tunisie, Egypte).

La localisation des autres pays est ponctuelle, et littorale. Un vaste espace à très faible densité d’internautes (plus de 4125 habitants pour un internaute), s’étend en forme de Y de l’Algérie au Congo-Kinshasa et à la Somalie. Cet ensemble de pays correspond aux régions politiquement les plus instables. Mais ce n’est pas la raison majeure : les troubles touchent surtout les zones rurales, or l’accès à internet et aux téléphones cellulaires se concentre dans les grandes villes. C’est ainsi que l’Angola est bien classé, grâce au poids des compagnies pétrolières. Cette répartition lacunaire ne s’explique pas non plus par l’enclavement des états, l’essentiel des liaisons télécoms internationales voire interurbaines se fait par liaison satellite. Non, ce retard s’explique surtout, outre le manque d’infrastructures, par l’absence d’une chaîne de compétences locales : informaticiens, techniciens de maintenance, concepteurs de sites, animateurs. D’où l’importance qui doit être accordée à la formation aux NTIC.

Le continent africain a pourtant participé à l’aventure de l’Internet dès son origine. En 1986 se met en place un projet pionnier et atypique en Afrique de l’Ouest francophone : RIOnet [3]. En 1989 un serveur Sun est installé au Centre de recherche océanographique de Dakar. Il servira de premier nœud de connexion à un réseau qui reliera à la France et entre eux une centaine d’établissements du Sénégal, Mali, Niger, Burkina-Faso, Côte d’Ivoire, Cameroun, Congo, Madagascar. Deux passerelles situées en France relient ces sites aux réseaux européens et américains. Fin 1995, le réseau comporte 58 sites et de 400 à 500 utilisateurs au Sénégal, 80 sites et 400 utilisateurs au Burkina, 14 sites et une centaine d’utilisateurs en Côte d’Ivoire. Le projet Rio encourage la création de centres d’enregistrement des noms de domaines, c’est ainsi qu’ont été ouverts les domaines ".sn" et ".mg" par les Ecoles supérieures polytechniques de Dakar et d’Antananarivo. Ce dispositif est alors complètement géré par les structures universitaires africaines. A partir de 1996, se développent dans chaque pays des sociétés d’accès privées, qui concurrencent RIOnet. En tant que projet spécifique, il cesse de fonctionner en 1998.
Cette expérience a incontestablement contribué à la mise en place du potentiel humain et technique d’Afrique francophone.

Internet pour quoi faire ? A la suite d’une enquête menée au Bénin, voici quelques éléments de réponse, [4]. Le service le plus utilisé est le courrier électronique, pratiqué par toutes les personnes interrogées, alors que le web ne l’est que par 52% de l’échantillon. L’insuffisance du nombre d’ordinateurs mis à la disposition des centres de consultations collectifs (cybercentres) le coût élevé des communications [5] limitent la durée de consultation du web. Dans ce cadre, seuls 17% utilisent les listes de diffusion, 8% le forum, aucun ne participe à des "chats" [6]. Un sondage révèle que 82% des personnes consultées perçoivent internet comme "un outil précieux", seulement 7,7% comme "un espoir pour le Bénin", mais la majorité (97,7%) affirme que le Bénin a besoin de l’internet pour se développer.

Avant toute chose l’accès à la toile permet aux utilisateurs, chercheurs, étudiants, lycéens d’avoir accès à l’information, à des publications, à une bibliothèque virtuelle, aux formations à distance. Il rompt l’isolement. "Il permet de voyager alors qu’on est assis" explique un lycéen de Dakar, habitué des cybercafés. "Pour mes recherches au plan académique", avoue Alain, étudiant à l’université de Douala. Tous s’accordent sur un point : "le problème est de se saisir de l’outil et d’en faire ce dont on a besoin, avec un vrai projet respectant sa culture et ses hommes". [7].

Cette appropriation commence à être perceptible. Il est trop tôt pour juger du rôle des NTIC dans la croissance de la productivité. L’expérience des pays industrialisés conduit-même à la prudence ! Mais elles constituent un puissant stimulant des énergies. L’Internet peut même contribuer à l’économie africaine de "débrouille", en répandant trucs et astuces. Les élèves de l’Ecole Nationale Supérieure Polytechnique de Yaoundé ont mis en ligne les plans de fabrication artisanale d’une antenne parabolique de 3,60m de diamètre pour capter les signaux des satellites. Certains fournisseurs d’accès proposent un réseau d’intermédiaires qui portent les messages électroniques à domicile, ou tapent les textes à envoyer. Ainsi, la population vivant en zone rurale peut bénéficier du courrier électronique malgré un réseau téléphonique vétuste ou inexistant. La commercialisation de l’artisanat africain via internet est une voie qui commence à être exploitée.

Le Sénégal est un pays phare. Un système de télécentre a été crée en 1992 : en avril 2000, on en compte près de 10.000, qui ont induit plus de 7000 emplois. Il s’agit souvent d’un commerce, restaurant, épicerie, buvette, qui y associe parfois un photocopieur, un fax, et une liaison internet. Aujourd’hui, 65% des Sénégalais sont accessibles par le téléphone : la téléphonie mobile comme dans toute l’Afrique, a explosé : 125.000 lignes en 2000. Le Sénégal dispose de ressources humaines, techniques et scientifiques de qualité, et relativement abondantes. Selon l’UNESCO, il est en tête de tous les pays du Sud en terme de nombre de cadres techniques supérieurs. L’aventure avait commencé avec RIOnet, et il est actuellement le seul pays d’Afrique à disposer d’un observatoire d’évaluation efficace sur l’usage de l’internet (association OSIRIS) [8].
Ces potentialités ont été valorisées par les pouvoirs politiques, et ce sont bien là les deux clés essentielles pour réussir son entrée dans le monde des NTIC : une infrastructure physique et sociale et un cadre institutionnel approprié.

Les Béninois de l’enquête citée plus haut sont des sages. Les NTIC ne vont pas faire d’un coup, "bondir le développement". Leurs bienfaits en Afrique, plus que la croissance économique, seront, et sont déjà, plus sensibles dans la réduction de la pauvreté et le développement humain, ne serait-ce que par l’accès à l’information, droit fondamental de l’homme. Leur mise en oeuvre est à surveiller car ces technologies ont un coût : l’aide d’ONG et d’institutions internationales apparaît particulièrement nécessaire. Elles génèrent aussi des risques : risque d’accentuer les disparités entre zones urbaines équipées, et zones rurales marginalisées, d’élargir la fracture sociale entre les classes aisées et les plus démunies, risque de créer de nouvelles dépendances, car le domaine des télécommunications a été largement privatisé et le marché africain est l’objet de bien des rivalités !

Pour les pays d’Afrique, la promotion de l’éducation, des infrastructures et de la mécanisation de base restent évidemment les priorités. Mais l’acquisition de ces technologies riches en potentialités ne peut plus être écartée au risque de se voir distancer davantage par les pays du Nord et de passer "à côté" d’un outil suffisamment souple pour aider à satisfaire certains besoins de base. Les NTIC sont le symbole du monde global, et l’Afrique en fait partie.

Aller plus loin :
Sur la Toile :
- Le site de Mike Jensen, vous trouverez des statistiques détaillées sur les NTIC en Afrique : http://www3.sn.apc.org/africa.
- Le site d’OSIRIS, et de sa lettre mensuelle BATIK (bulletin d’analyse sur les technologies de l’informationet de la communication) : http://www. osiris.sn.
- L’Internet au Bénin : http://www. anais.org (le site ne semble pas avoir été réactualisé récemment).

Sources documentaires :
- RAMSES 2002 : Technologies de l’information : une chance pour le développement ? (Françoise Nicolas, Nicola Occis)
- Trames 2001 : Revue publiée par l’IUFM de Rouen Histoire, Géographie et Arts. Internet et l’Afrique : bond technologique ou mirage ? (Jean Paul Haghe, Maître de conférences, IUFM de Rouen).
- Remerciements à B. Albert pour la carte des internautes dans le monde, qui illustre bien la fracture numérique.


[1Données numériques pour 2000, sources : RAMSES 2002

[2La mise en place des réseaux sud africains s’est développée à l’initiative des sociétés minières et pétrolières sud africaines, puis par le relais de l’opérateur de télécoms national : TELKOM

[3Réseau Intertropical d’Ordinateurs

[4L’Internet au Bénin de 1995 à 1999", enquête de Ken Lohento

[53$ par heure en moyenne, avec des pics pouvant dépasser 4$ par heure

[6protocole de messagerie en temps réel

[7Odilon Barrel "Internet, un nouveau marché de dupes" Continental n°14 avril 2000

[8Observatoire sur les Systèmes d’nformation, les Réseaux et les Inforoutes du Sénégal