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3 mars 2002 | Imprimer cette page

De la faim aux OGM

par Danielle Beaugendre

Indira Gandhi disait : "le plus grand adversaire de l’environnement, c’est la pauvreté". Il se retourne aisément : "les plus grandes victimes de l’environnement dégradé, ce sont les pauvres".

Révolutions vertes, OGM (organismes génétiquement modifiés), productivité, mondialisation, libéralisme, OMC, (organisation mondiale du commerce), mais aussi pollution, "vache folle", inquiétude sur l’avenir et agitation paysanne dans les pays du Nord, persistance de la pauvreté, faim de terre et malnutrition dans les pays du Sud. Il est indéniable que le monde paysan d’aujourd’hui, si varié, si contrasté, confronté à des situations en perpétuelles mutations, suscite la réflexion.

Actuellement, le monde compte 1 milliard huit cents millions d’actifs agricoles (sur 6 milliards d’habitants). Dans les pays développés -y compris l’Europe de l’Est-, ils ne sont plus "que" 45 millions où ils représentent 7% environ de la population active. Ce nombre est encore appelé à diminuer : au nom de la productivité, 50.000 exploitations disparaissent chaque année aux Etats Unis, dans un vaste mouvement de concentration qui se poursuit depuis plusieurs générations.

Quant aux pays de l’Europe de l’Est, leur entrée dans l’Union européenne condamnera les 2/3 des exploitations. Ces laissés-pour-compte bénéficient de "filets de sécurité", des possibilités de reconversion dans d’autres secteurs économiques, mais dans le Sud en développement ? La situation est dramatique. Les paysans y représentent plus de la moitié des actifs -et actives- et c’est parmi eux que se situent les 3/4 des 800 millions d’êtres humains qui ne se nourrissent pas à leur faim. En moyenne, chaque actif cultive un hectare et récolte une tonne de produit, la majorité ne dispose même pas de traction animale et inutile de parler de tracteur ! Le peu qu’ils réussissent à vendre a perdu la moitié de sa valeur au cours des 30 dernières années, et le péril grandit avec l’ouverture des frontières qui les met en compétition directe avec l’agriculture industrielle du Nord dont la productivité est 1000 fois supérieure. L’exode rural est en route depuis les années 60, mais comment les villes du Sud pourraient-elles absorber ce flux alors qu’elles comptent déjà 600 millions de citadins au chômage ou vivant d’expédients dans l’économie souterraine ?

Depuis 40 ans, quelles furent les méthodes mises en place pour accroître la productivité agricole dans ces régions du monde, où la croissance démographique rendait pressante la nécessité de garantir la sécurité alimentaire des populations ? La réponse tient en deux mots : Révolution verte. Mécanisation, spécialisation des cultures, engrais chimiques, introduction de semences hybrides, protection des cultures par insecticides, gestion de l’eau par irrigation ou drainage, l’Europe a connu tout cela depuis le début du XIXème siècle, parallèlement à son industrialisation et son urbanisation. Mais c’est en quatre décennies et non pas en deux siècles comme en Europe, que les pays du Sud, tout particulièrement ceux d’ Asie et d’ Amérique latine, ont été "conquis" par la révolution verte.

Pour quels résultats ?

Un exemple, le Pendjab, un Etat du Nord de l’Union indienne, l’un des plus riches greniers du pays. Il ya quarante ans, l’Etat s’est lancé dans une révolution agraire visant à accroître la productivité, afin de réduire la dépendance de l’Inde à l’égard des importations venues de l’Occident. En 20ans, la productivité s’est accrue de 6% par an, les rendements de blé et de riz ont triplé et les revenus des agriculteurs progressé, passant de 60$ par tête et par an en 1980-81 à 440$ en 1997-98. L’auto-suffisance est atteinte en 1975, et l’Inde est même certaines années, exportatrice de céréales ! Bilan positif ? Pas vraiment.

Aujourd’hui, le revers de la médaille saute aux yeux : toujours soucieux de produire plus, les agriculteurs ont abusé des pesticides, des engrais chimiques, changé les assolements, négligé les céréales traditionnelles, puisé sans réserve dans les nappes phréatiques, et le taux de productivité plafonne, voire diminue. Pire : plus le sol s’appauvrit, plus il faut l’amender, donc plus le coût de production augmente, ainsi celui de la tonne de blé a triplé en 12 ans. Les paysans s’endettent avec des prêts à court terme dont les taux sont élevés, et c’est la ruine matérielle et morale des plus petits au profit des plus gros. Même constat dans les pays qui ont misé sur l’agriculture d’exportation négligeant les cultures vivrières. Ainsi les Philippines ont exporté 8,25 millions de tonnes de bananes, ananas et mangues, mais ont dû importer 4,7 millions de tonnes de riz et 1,18 million de tonnes de blé, au prix du marché mondial, concurrençant victorieusement la production locale. De plus, la transformation des produits agricoles exportés est assurée par des multinationales comme Nestlé, Dole, ou Del Monte, ne profitant donc que très peu au pays d’accueil. C’est ainsi que 4 personnes affamées sur 5 vivent dans des pays exportateurs de denrées agricoles ! Accroître encore les rendements ? Les semences transgéniques (ou OGM, organismes génétiquement modifiés) se proposent de pallier aux inconvénients générés par l’abus d’insecticides, d’engrais et par le gaspillage de l’eau.

Soit, mais sachant que les cinq principales firmes agrochimiques dominent aussi le marché des semences transgéniques il est bien évident qu’elles dicteront leurs conditions. A quoi bon accroître les rendements si c’est pour enfoncer encore davantage des millions de paysans dans la pauvreté ? Sans compter que les OGM nécessitent des précautions d’emploi qui ont conduit l’Union européenne elle-même à retarder leur utilisation, au grand dam des Etats Unis convertis qu’ils sont au transgénique !

"La Révolution verte n’était pas une solution intégrale, mais au contraire très réductrice. Les pratiques non durables auxquelles elle a donné lieu ont appauvri les sols et les gens". Ainsi s’exprime en 2001 Pramod Kumar, directeur de l’Institut pour le développement et la communication basé au Pendjab.

"Pratiques non durables" : cette expression renvoie aux défis du développement durable. Celui-ci tend à mettre en place une double solidarité : l’une entre le Nord et le Sud afin de réduire les inégalités, l’autre entre les générations, afin de réduire les impacts des activités humaines sur les écosystèmes et les stocks de ressources épuisables. Ce n’est pas en généralisant, là où c’est possible, le modèle d’agriculture productiviste du Nord que les pays du Sud parviendront à un développement agricole efficace, harmonieux et durable.

Tout d’abord, cela implique des décisions locales. Quelles que soient les réalisations aptes au développement durable observées de par le monde, dans des milieux naturels très différents, il y a des facteurs communs. Dans toutes, ce sont les paysans eux-mêmes qui sont les acteurs du développement, qui "relèvent" la tête, et les femmes sont associées à cet effort, ce qui n’est pas un mince progrès dans ces "zones sombres" du monde où l’inégalité entre les sexes est encore vivace.

C’est l’agriculture vivrière qui est remise à l’honneur, mais non pas l’agriculture ancestrale, si faiblement productive, mais une agriculture bénéficiant du savoir traditionnel soit, mais aussi de technologies adaptées, d’apports biologiques simples comme la vermiculture (l’exploitation des vers de terre) par exemple, la fabrication de bio fertilisants, de bio pesticides , qui contribuent d’ailleurs à créer des emplois sur place. Des groupes d’entraide, des "mini-institutions", dispensent information, éducation, et même des télé centres de connexion à internent ! Les quatre grands fossés, démographique, économique, technologique, et numérique, peuvent ainsi être comblés, et ce, en accord avec l’environnement, en fixant les populations, et en réduisant la pauvreté.. Utopies ? Gouttes d’eau dans l’océan ?

C’est vrai, les biovillages de la région de Pondichéry ne concernent que 24.000 personnes. Les "agrovilles" fondées au Brésil par le Mouvement des paysans sans terre (MST) à partir des années 60 sur des terres sous exploitées et occupées pacifiquement, concernent 618.000 familles sur 22 millions d’hectares. Ils ne sont "que" 25.000, les paysans du Bangla Desh ayant adhéré au Nayakrishi, mouvement qui non seulement préconise une agriculture "bio", mais aussi envisage de donner un rôle accru à la communauté locale. Oui ce sont des exemples ponctuels, mais ils ouvrent des perspectives et ne demandent qu’à s’étendre et s’adapter à d’autres climats, d’autres cultures, d’autres civilisations, parce qu’en fait, ils privilégient le facteur humain à la rentabilité immédiate et mal partagée.

L’agriculture envisagée sous cet angle, stimule l’usage intensif du sol, mobilise les réserves de main d’oeuvre familiale, bénéficie d’une connaissance fine du milieu naturel, privilégie la diversification contre la rigidité de la spécialisation et se soucie de qualité, puisqu’elle consomme ce qu’elle produit. La question du devenir de l’agriculture mondiale s’inscrit dans celle du développement durable qui lui-même vient interpeller les instances nationales et internationales, au nom de la survie de la planète et de ses habitants..