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10 avril 2002 | Imprimer cette page

Déforestation

par Danielle Beaugendre

La prochaine convention sur la diversité biologique ou "Sommet des forêts anciennes" se tiendra à La Haye mi-avril, puis à Johannesbourg en septembre, sous l’égide de l’ONU. Les Etats membres vont tenter d’établir un programme d’action sur dix ans qui décidera du sort de 80% de la biodiversité de la planète. Dix ans après le sommet de Rio, où les déclarations de bonnes intentions n’ont pas manqué sans être suivies d’effets notoires, il faut espérer que dirigeants politiques, acteurs économiques et sociaux, opinion publique, penseront aux générations futures et se montreront plus hardis dans la défense des forêts primaires, patrimoine de l’humanité toute entière.

Le trésor convoité des forêts tropicales

La forêt recouvre dans le monde à peu près 3 milliards d’hectares.
Les forêts tropicales représentent la moitié de cette superficie.

Les forêts tropicales humides occupent encore environ un milliard d’hectares. Elles se situent au sud de l’Inde, aux Philippines, dans le golfe de Guinée et dans le bassin de l’Amazone, ainsi qu’au nord de l’Australie. Dans ces régions, il fait toujours chaud (25 à 30°C tout au long de l’année), et il pleut presque chaque jour (humidité relative de 100%). Elles sont sempervirentes, c’est à dire qu’elles ne perdent pas leur feuilles.

Les forêts tropicales sèches ne couvrent, elles, que cinq cent mille hectares. Elles sont situées au cœur de l’Afrique, de l’Australie, au centre de l’Inde, au nord du Brésil et du Mexique. Elles sont moins denses que les forêts de l’équateur et les feuilles tombent à la fin des pluies. Ce sont elles qui contiennent les bois les plus précieux, comme le palissandre, l’acajou, l’ébène, et le mahogany.

La forêt a des implications économiques et sociales

Toutes ces forêts tropicales font vivre des hommes,
dont environ dix millions pour les seules forêts humides. La moitié du bois coupé dans le monde l’est à des fins énergétiques : il sert à la consommation locale, sous forme de bois de chauffage et de bois de cuisine.

L’autre moitié est destinée à être commercialisée, sous forme de grumes (troncs d’arbres abattus, non encore équarris), pour devenir bois- matériau (échafaudage, coffrage, dans le bâtiment –c’est le cas du niangon- ou encore papier, mobilier).

L’équivalent d’un terrain de football toutes les deux secondes

Chaque année, les forêts tropicales sont amputées de 15 millions d’hectares (inventaire du World Resource Institute) : c’est l’équivalent d’un terrain de football toutes les deux secondes, l’équivalent du manteau forestier français. La déforestation massive s’amplifie depuis une vingtaine d’années.

L’exploitation de la forêt n’est pas en elle même une mauvaise chose : l’écosystème forestier peut être transformé en terre agricole.

- Ce sont les Grands Défrichements au Moyen Age de la forêt européenne qui sont à l’origine de la civilisation occidentale.

- En Côte d’Ivoire, Il ne reste plus que deux millions d’hectares de forêts sur les 20 millions initiaux, mais ce pays est devenu le premier producteur mondial de cacao.

- Au Brésil, en Amazonie, les friches se sont souvent transformées en prairies destinées à l’élevage bovin en vue de l’exportation. Il s’agit là d’une mutation perverse si l’on considère les besoins des paysans sans terres du Brésil, les "bœufs à hamburger" ne résolvant évidemment pas les problèmes agraires et alimentaires du pays ni celui de son développement durable. Mais cela prouve que la superficie forestière est une réserve foncière apte à résoudre "la faim de terres" et à ouvrir des possibilités productives non négligeables.

Depuis quelques années, les pays du sud exportent de plus en plus le bois en sciages, c’est à dire prédécoupé en planches, et non plus en grumes. Certains pays vendent même des composants de meubles, ou des meubles eux-mêmes, moins chers que s’ils étaient fabriqués dans les pays du Nord : ainsi la vogue des boutiques de mobilier exotique fait vivre un artisanat local. Qui n’a rêvé d’un mobilier de jardin en teck ?

Les premiers exportateurs mondiaux se situent en Asie du Sud Est : l’Indonésie est le premier producteur de bois tropical : sa production annuelle oscille entre 50 et 70 millions de m3 par an. L’Afrique bénéficie depuis 1997 de la croissance soutenue des économies européenne et chinoise, et les prix étant libellés en euros, les pays africains exportateurs de bois bénéficient de la faiblesse relative de l’euro face au dollar. Le Gabon vend la moitié de sa production en Asie, la Guinée équatoriale a atteint un niveau d’exportation de 780.000m3. Le Cameroun, le Libéria, le Congo-Brazzaville ont profité aussi du recul de la Côte d’Ivoire et du Ghana, producteurs souffrant de la dégradation de leur manteau forestier.

Du bois dont on fait des batailles

Toutefois, de sérieux arguments plaident pour arrêter une exploitation excessive des forêts tropicales. Elles constituent en effet un extraordinaire réservoir de biodiversité animale et végétale, encore largement méconnu.

Alors que dans les régions tempérées on ne compte que 6000 espèces d’arbres, c’est 30.000 que l’on peut recenser dans les forêts tropicales ! Selon les laboratoires pharmaceutiques, 70% des médicaments testés contre le cancer proviennent des plantes de forêts tropicales. Une exploitation excessive risque donc bien d’attenter à la biodiversité, c’est à dire à l’appauvrissement des ressources génétiques du patrimoine mondial. De plus, les forêts jouent un rôle non négligeable dans le cycle de l’eau, dans la régulation du climat, dans la formation et la protection des sols. Comme la plupart du temps la forêt n’est pas remplacée par une agriculture efficace, sa surexploitation peut générer une catastrophe écologique suivie à plus ou moins long terme d’une catastrophe économique.

Alerter l’opinion publique par tous les moyens possibles semble de bonne guerre, quand on sait qu’en Indonésie par exemple, le niveau d’exploitation soutenable n’est que de 23 millions de m3 par an, alors que ce sont 70 millions de m3 qui sont prélevés actuellement. Ou encore en Guinée équatoriale, où 780.000 m3 disparaissent chaque année, alors que le niveau d’exploitation soutenable est de 400.000 m3.

Il faut aller encore plus loin dans l’investigation. Derrière le massacre des forêts tropicales s’avancent, masqués, les intérêts puissants de l’économie criminelle.

L’exploitation et les ventes de bois précieux peut favoriser des trafics criminels

La vente des bois précieux finance, affirme Greenpeace, le trafic d’armes au Libéria et en Sierra Leone .L’ONG avait constaté la présence de bois de la compagnie libérienne OTC, dont le rôle dans le trafic d’armes a été mis en évidence dans le dernier rapport S2001/1015 d’octobre 2001 du Conseil de sécurité des Nations Unies. L’association Robin des Bois renchérit, tout comme les Verts, qui affirment que " la filière française des bois tropicaux est le principal soutien au régime de Charles Taylor ", l’homme fort du Libéria, allié des rebelles sierra- léonais du RUF (Revolutionnary United Front). Il faut savoir que la France a doublé en deux ans son importation de bois du Libéria (de 63.000 m3 en 1988 à 130.000 m3 en 2000)…

80% du bois exporté du Brésil l’est de façon illégale

Bien des crimes qui ont ensanglanté l’Amazonie naissent du commerce illégal du bois comme l’acajou. Toutes les entreprises et les gouvernements savent que 80% du bois exporté du Brésil est illégal, et qu’il se paie au prix du sang et de l’exploitation. Un m3 de bois légal, coûte aux entreprises plus de 60 euros, un m3 de bois illégal revient à moins de 5 euros.. Comment ne pas profiter d’un tel pactole ! Les abattages sans autorisation, incontrôlables au cœur de régions isolées, ne peuvent que s’amplifier, dénonce Paulo Adrario, coordinateur de Greenpeace en Amazonie. Le 2 octobre dernier, il a reçu un coup de téléphone où une voix féminine annonçait sèchement "Adrario mérite de mourir, et il va mourir". En août dernier, Ademir Alfeu Federicci a été assassiné sous les yeux de ses enfants et de sa femme. Il était coordinateur du Mouvement pour le développement de la Transamazonie et du Xingù.

Plaidoyer pour une exploitation raisonnable des forêts tropicales

Il faut mettre en œuvre des solutions alternatives.

La première chose à faire est l’état des lieux et de la capacité de renouvellement des espèces. Des inventaires des peuplements forestiers, faune et flore incluses, sont actuellement en cours . Il s’agit de connaître la valeur d’usage, économique et sociale, des produits ligneux et non ligneux. Puis d’estimer l’importance de l’agriculture itinérante, du pastoralisme ou de l’extraction minière pour les populations qui en vivent. L’ensemble des informations recueillies doivent être intégrées dans un système d’information géographique, et elles seront disponibles aux échelles locales, régionales ou nationales. Ces inventaires sont en cours pour la première fois dans plusieurs pays d’Afrique , au Gabon, au Cameroun, et en Indonésie. Les chercheurs du CIRAD (Centre de Coopération internationale en Recherche Agronomique pour le Développement) ont développé un outil de simulation qui s’appuie sur l’étude de la forêt guyanaise.

La deuxième étape d’un programme d’aménagement, est d’en déterminer les objectifs. Il appartient aux institutions de réguler l’ensemble, en s’assurant que les politiques d’aménagement du territoire, les législations foncières prendront en compte les intérêts de chacun, dans un contexte équitable de partage des ressources. Il convient aussi de responsabiliser les villageois, les usagers directs de la forêt. Au Cameroun, à Dimako, cela conduit les chercheurs à tester de nouvelles techniques d’aménagement qui respectent les droits de chasse, l’exploitation de certains produits non ligneux, les essences ou les arbres importants pour l’économie paysanne. La gestion des ressources forestières ainsi transférée aux communautés rurales devient un facteur de développement.

La troisième étape consiste à prévoir dans le temps et dans l’espace un plan de gestion. Ce plan s’appuie sur des cartes précises, délimitant des parcelles où peuvent se pratiquer des coupes et des opérations sylvicoles telles que le repeuplement. A Madagascar, avec l’appui des communautés rurales, a été testé avec succès le principe des aires protégées. D’importants projets pilotes sont en place dans sept pays du bassin du Congo, sur 340.000 hectares.

A l’autre bout de la chaîne, il y a les entreprises importatrices, et les pays auxquelles elles appartiennent. Tous sont complices de la destruction des dernières forêts anciennes de la planète en important du bois illégal d’une part, et en laissant l’opinion publique dans la passivité. Il est impératif pour les pouvoirs publics et pour les entreprises importatrices d’exiger des certificats de leurs fournisseurs attestant que le bois n’est pas d’origine douteuse. Greenpeace propose que soit crée un impôt permettant de constituer un fonds pour aider les entreprises à passer sans encombre de l’illégalité à la légalité. Il serait profitable aussi que l’autorisation de transport ne soit pas donnée au port d’embarquement, mais sur les lieux de production, au plus près donc de la "source". Il faudrait aussi que les dossiers soient contrôlés par les pouvoirs publics, et malheureusement, dans bien des cas, la carence et la dispersion ministérielle, sans compter l’état de guerre, rendent difficile cette opération.

Moins "conditionnelle", la prise de conscience des consommateurs, que les plus optimistes pensent amorcée. Ainsi 62% des Américains pensent que les entreprises ne devraient pas utiliser ou vendre des bois provenant de forêts anciennes. Un sondage récent révèle que 92 % des Français seraient prêts à payer plus cher pour "des produits respectant l’environnement".