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6 mai 2002 | Imprimer cette page

La dette du Tiers-Monde (1ère partie)

par Danielle Beaugendre

15 avril 2002, ouverture à Dakar de la conférence sur le financement du NEPAD, le Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique Le NEPAD est né en 1998 d’une initiative avancée par Thabo Mbeki, le président sud-africain et Olusegun Obasanjo, le dirigeant du Nigeria. Abdoulaye Wade. Le Président sénégalais, souhaite orienter cette initiative sur la voie libérale. A Dakar, cette table ronde "d’échanges et de réflexion" doit s’intéresser aux aspects "paix, sécurité, démocratie, bonne gouvernance". La semaine suivante la conférence sur le financement du NEPAD s’intéressera aux infrastructures, à l’agriculture, à l’énergie, aux NTIC, à l’environnement.

Ainsi, sous-jacente à l’ensemble des discussions, l’aménagement de la DETTE de l’Afrique. Qu’en est-il aussi de ce problème à l’échelle mondiale ?

Tout ce que vous vouliez savoir sur la dette sans jamais oser le demander

A combien se monte-t-elle, globalement, aujourd’hui ?
D’après le Comité pour l’Annulation de la Dette des pays du Tiers Monde (CADTM), elle serait actuellement de 2 100 milliards de dollars. En 1980, elle était de 580 milliards, de 1277 milliards en 1987. Si l’on tient compte des mouvements sur les taux de change, la dette augmente en fait lentement, mais régulièrement. C’est donc la persistance du phénomène qui est inquiétante.

Qui dit dette dit prêt ! Quelle est l’origine des prêts ?

Il y a les prêts d’origine privée et d’autres d’origine publique ou dit-on aussi, "officielle".

1) Parmi les premiers, certains ne créent pas d’endettement en tant que tels : les investissements directs sont effectués par une entreprise étrangère pour créer une filiale ou pour prendre le contrôle d’une entreprise d’un pays en développement. Une telle entreprise peut être profitable au pays d’accueil : création d’emplois, transferts de technologies. Les Dragons et Tigres d’Asie du SE en témoignent. Encore faut-il que les profits soient bien réinvestis dans le pays d’accueil et ne soient pas l’occasion d’une sortie intempestive de devises surtout si l’entreprise trouve un autre pays encore plus accueillant, et vend en rapatriant le produit de la vente !

Autre source de flux privés : l’aide généralement constituée par des dons, provenant d’organisations non gouvernementales (ONG) . Elle reste très marginale.

Plus dangereux, les prêts bancaires. Ils sont accordés par les banques à des Etats du Tiers Monde ou à des entreprises de ces pays. Une partie de ces prêts, dont les prêts commerciaux, financent généralement les importations du pays bénéficiaire, importations en provenance du pays prêteur. Ces prêts sont toujours assurés auprès d’organismes publics, le taux d’intérêt fixé par référence au taux directeur au niveau international, décidé par les pays du Nord,
(en l’occurrence le LIBOR, London Interbank Offered Rate) et donc élevé au regard des économies du Sud. . Bien sûr, c’est à ce niveau que se situent les flux qui créent l’endettement le plus coûteux pour les pays en développement.

2) Il y a les prêts d’origine publique. Les flux " officiels ". Ils proviennent des sommes versées par les organismes publics des pays industrialisés ou par des organismes internationaux dont le capital est souscrit par les Etats des pays industrialisés, Banque mondiale, FMI. Ils se décomposent eux-mêmes en Aide Publique au Développement (APD) et " autres flux ". L’APD propose des prêts à faible taux et long délais de remboursement par rapport à un prêt au taux du marché. L’APD comprend aussi des apports de nature très diverse : assistance technique, enseignants, bourses à des étudiants dans le pays donateur. Les " autres flux " sont des prêts publics à des conditions proches de celles du marché, ils sont destinés à financer des projets de développement spécifiquement identifiés, mais aussi des opérations commerciales : achat de biens ou de service dans le pays prêteur.

En somme, ces "prêts publics" effectués par les pays riches à des pays pauvres deviennent avantageux aussi pour les pays prêteurs ?
Absolument ! Une étude de la Banque mondiale concernant la période 1962-1987 a montré que les pays africains avaient payé leurs importations de produits sidérurgiques plus cher que les pays industrialisés ! (jusqu’à 23% dans le cas de produits venant de France).

Paupérisation, politique du pire

Quand on parle "d’endettement extérieur" pour un pays, qui est endetté exactement ?

Lorsqu’on parle d’endettement extérieur, c’est essentiellement la dette publique, c’est à dire celle de l’Etat, qui est visée, à 70%. Cela ne signifie pas que les entreprises privées ne peuvent pas faire d’emprunts "personnels", mais les bailleurs de fonds demandent en général l’aval des gouvernements. En cas de faillite de l’entreprise "aidée", ce sont les Etats qui sont tenus au remboursement. Ils se portent en somme garants des dettes privées. Les emprunts internationaux doivent être remboursés en monnaie ayant une valeur internationalement reconnue. Le fait même de contracter une dette extérieure suppose donc une sorte d’engagement à générer des devises supplémentaires, ce qui pour un pays pauvre relève de l’héroïsme, sauf si l’on a une marchandise de valeur bien établie, comme le pétrole par exemple, qui peut servir justement de "monnaie" d’échange !

Quelles sont les conséquences du fardeau de la dette sur le pays qui la supporte et qui en a pourtant besoin ?

La dette publique représente donc plus de 70% de l’endettement extérieur des pays pauvres. Elle rend vitales les exportations, or, telle une éponge, elle en absorbe quasiment le revenu. Il s’agit pourtant d’un bien modeste revenu, quand les exportations sont composées de matières premières, minérales ou agricoles, à faible valeur ajoutée et de plus soumises aux aléas des cours internationaux. Par voie de conséquence, les cultures vivrières ont été abandonnées au profit de cultures d’exportation (café, cacao), rendant plus vif encore le problème de malnutrition, accélérant l’extraction des minéraux, la déforestation, ruinant ainsi les systèmes écologiques tout en encourageant l’apparition d’un secteur informel, dit "de la débrouille", voire criminel. Il est inutile par ailleurs de préciser les fâcheuses incidences politiques issues de cette situation. En somme, la dette constitue, soit directement – en raison des montants remboursés ou encore du " service de la dette " (intérêts) – soit indirectement – à cause des politiques économiques restrictives imposées par les créanciers - un obstacle majeur sur la voie d’un développement socialement juste. Dans la décennie1980-1990, le revenu par habitant a chuté de 14%en Afrique, de 25 % pour les pays les plus endettés.

Petite histoire de la dette

Mais quand donc est née la dette ? Quand "le trou" a-t-il commencé à se creuser ?

Ce n’est pas difficile à expliquer.

Lorsque s’effondrent les empires coloniaux, au lendemain de la grande vague d’indépendance des années 60, les jeunes Etats se rendent vite compte que s’ils ont la liberté politique, ils n’ont pas les moyens financiers d’en profiter, non plus que de s’engager sur la voie du développement économique et humain.

Au même moment, les pays du Nord sont en période de croissance soutenue, et selon le vieil adage selon lequel l’argent ne doit pas dormir, les banques du Nord prêtent à des taux très avantageux des sommes colossales aux gouvernements du Sud, sans d’ailleurs s’inquiéter de leur destination réelle. Les gouvernements du Sud ont accepté des investissements le plus souvent inadaptés aux besoins locaux (les fameux "éléphants blancs !"), et surtout ont détourné à leur profit des sommes considérables en toute complicité avec les banques du Nord, ravies de recycler l’argent détourné.

Puis c’est au tour de la Banque mondiale. Depuis sa naissance, en 1947, elle n’avait financé que 708 projets, pour un montant total de 10,7 milliards de dollars. Entre 1968 et 1973, elle va en financer rien moins que 760, pour un montant de 13,4 milliards de dollars, soit plus en 5 ans qu’en 20 ans ! C’est pourtant l’époque où le dollar flanche, miné par l’inflation, et où les EUA ont perdu leur âme au Viet Nam.

Bien, c’est l’origine de la dette, mais quand la situation devient-elle intolérable pour les pays débiteurs ?

Viennent les années 70 : la crise frappe le monde occidental, crise du Système monétaire international, crise d’équipement , et crise généralisée après les deux chocs pétroliers (1974 et 1980). Les gouvernements ont poussé leurs entreprises à investir dans le Sud alléguant le faible coût de main d’œuvre, et en garantissant ces investissements avec de l’argent public. Ce sont des années relativement fastes pour les pays du Sud, car le cours des matières premières dont ils sont les principaux exportateurs suit l’envol de celui du pétrole.

Au début des années 80, changement de décor ! Reagan devient Président des EUA, il veut redonner au dollar le lustre perdu lors des années d’inflation. Les taux d’intérêts sont sévèrement relevés : ils triplent ! Parallèlement, le cours du pétrole s’effondre, entraînant à la baisse le prix de toutes les matières premières. Les pays endettés voient en même temps fondre leurs ressources d’exportation et leur dette devenir du plomb. Ils sont pris dans un étau ! C’est alors que les banques du Nord craignant de ne jamais revoir l’argent qu’elles prêtent, stoppent leurs crédits aux pays du Tiers Monde. C’est à partir du Mexique, en 1982, que se développe la crise de la dette.

L’équivalent de 43 ans de Plan Marshall

Les pays endettés ont-ils, au fil des années, remboursé tout ou partie de leurs emprunts ? Ont-ils assuré le service de la dette ?

Mais oui, les pays endettés, du moins jusqu’à la crise évoquée plus haut, ont rempli plus ou moins facilement, leurs obligations. On estime que les pays du Tiers Monde ont remboursé 3 450 milliards de dollars, l’équivalent de quarante trois plans Marshall, ainsi transférés du Sud vers le Nord ! Les paiements d’échéances, c’est à dire le service de la dette dépassent largement les flux de capitaux dont le Tiers Monde " bénéficie ". En somme, globalement les pays du Sud ont remboursé plus qu’ils n’ont reçu ! Il s’agit donc en fait de transferts négatifs . Et il arrive souvent qu’un gouvernement aux abois, contraint par les instances internationales à des " ajustements structurels ", emprunte pour s’acquitter des échéances ou rembourser l’emprunt initial, spirale infernale du surendettement.

C’est une situation particulièrement injuste, puisque cette charge retombe sur les populations pauvres, qui remboursent une dette engagée par leurs anciens gouvernants, souvent des tyrans, alors que ceux-ci ont accumulé des fortunes en toute impunité !
C’est évidemment d’une injustice criante. On peut parler de dette immorale, odious debt , dans la mesure où elle est imposée aux peuples sans leur consentement, servant souvent à les opprimer et à enrichir leurs maîtres.

Par ailleurs, quand j’achète une maison, une automobile, j’emprunte auprès de ma banque, et je la rembourse pendant 10, 20 ans, parfois une vie entière. Et si j’additionne les échéances, j’aurai payé au final bien plus que le capital qui m’aura été prêté, mais, pendant la durée des remboursements, j’aurai eu un toit, une auto, j’aurai bénéficié de ces biens.

Mais l’endettement du Tiers Monde est devenu un problème, parce que précisément, les fonds n’ont pas été utilisés au profit des développements économique et humain.

Leur gestion a été scandaleusement inefficace. Jusqu’à souhaiter.... les politiques " d’ajustement structurel " pourtant mal considérées, car elles ont mis un terme aux pratiques de bien des dirigeants qui, avec le soutien intéressé de leurs créanciers, avaient accepté des emprunts à des conditions extrêmement dures. Notamment pour acheter des armes, ce qui est un autre aspect du problème de la dette.

Les gouvernements du Sud seraient-ils donc les premiers responsables du problème ?

Ce serait trop simple. Oui, qu’ils appartiennent au passé et encore au présent, on peut dénoncer leur façon de redistribuer les fonds, trop souvent orientés vers des projets pharaoniques ou des ambitions personnelles via la corruption. Mais il ne faut pas oublier le contexte international, "l’étau " évoqué plus haut. Et puis, on ne peut pas tout mélanger : il n’y a plus un Tiers Monde, mais des Tiers Mondes, et le problème de la dette ne se pose pas de la même façon suivant que l’on soit " puissance émergente " en Amérique latine, en Asie du SE, ou bien faisant partie des Pays les moins avancés (PMA) qui se trouvent majoritairement en Afrique subsaharienne.

Les crises asiatiques de 1997, ou turque, ou argentine aujourd’hui, sont liées au fonctionnement moutonnier des marchés financiers, où les investisseurs s’empressent de retirer leurs capitaux à la plus petite alerte. La crise des années 80 a lourdement frappé des pays à revenu intermédiaire, comme le Mexique, qui avait emprunté sur les marchés à taux variable. Mais les pays à faible revenu, les PMA*, n’ont jamais eu affaire à ce genre de financement, ils sont exclus des marchés financiers car aucune entreprise privée ne s’y risquerait ! Leurs crédits proviennent d’institutions publiques, la Banque mondiale, le FMI, qui pratiquent des taux très faibles, inférieurs à 1%, sur des durées très longues. De tels prêts ne devraient pas poser moindre problème de remboursement.

Et pourtant, le fait est là, la dette pèse du plomb pour une centaine de pays !
C’est pourquoi un vaste mouvement s’est levé au Nord comme au Sud, pour demander l’annulation pure et simple de la dette

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