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5 août 2002 | Imprimer cette page

Rendez-vous à Johannesburg

par Danielle Beaugendre

Du 26 août au 4 septembre prochains se tiendra à Johannesburg, le sommet des Nations Unies pour le développement durable, dix ans après celui de Rio. Ce sommet de la Terre va-t-il être l’acte de naissance d’une nouvelle donne pour la planète, ou bien sera-t-il une montagne de plus à accoucher d’une souris ?

Terre jolie Terre, notre mère volante
Avec nous dans le ciel et les étoiles filantes
Pardon, pardon

Pardon, chanson d’A. Souchon et L. Voulzy

DIX ANS APRES RIO, L’ETAT DE LA PLANETE, BILAN

A l’actifAu passif
114 pays (sur 200), sont parvenus à réduire de 85% leur consommation de produits chimiques nocifs à la couche d’ozone. Le "trou" dans la couche d’ozone devrait se résorber à partir de 2032. 1 183 espèces d’oiseaux (12%) du total mondial, et 1 130 espèces de mammifères, 1/4 du total sont menacées d’extinction.
En 10 ans, le nombre de personnes bénéficiant d’un meilleur approvisionnement en eau est passé de 4,1 à 5 milliards. Un tiers des ressources halieutiques de la planète sont surexploitées ou épuisées.
Près de 10% de la surface du globe sont des espaces protégés, cinq fois plus qu’il y a 30 ans. La concentration de CO2 dans l’atmosphère pourrait doubler d’ici à 2050. (Effet de serre : réchauffement de la planète de 1 à 3°C, plus peut être)
Depuis 1986, le moratoire sur la chasse à la baleine permet à l’espèce de se repeupler. En 2002, 147 millions de personnes sont touchées par les catastrophes naturelles. En 2012, 211 millions ?
En Europe de l’ouest, meilleure utilisation de l’eau destinée a l’usage public : réduction de 10% de la consommation. 2002 : 40% de la planète manque d’eau potable. En 2032 : 50%.
En Europe, les émissions de la plupart des polluants atmosphériques ont diminué considérablement de puis 1980. Dégradation des sols : 35% par surpâturage, 30%, par la déforestation, 27% par l’agriculture.
50% des fleuves sont touchés par la baisse des eaux, la pollution, la salinisation des deltas.
1/5 de la population mondiale absorbe 90% de la consommation mondiale, les 2/3, soit 4 milliards d’êtres humains vivent avec moins de 2 dollars par jour.
En 2002, 2,2 milliards de bouches à nourrir de plus qu’en 1972. En 2032, il y en aura 2 milliards supplémentaires.

AVANT JOHANNESBURG

Au vu du tableau, qui n’est pas exhaustif, le crédit n’est pas mince : il y a des avancées incontestables. Quand on veut, on peut, et puis on sait de mieux en mieux faire. Mais le passif pèse toujours très lourd, et les problèmes les plus essentiels ne sont pas résolus.

La dernière réunion préparatoire du sommet de Johannesburg a eu lieu fin mai, à Bali. Ses conclusions font froid dans le dos. Une étude de 450 pages a été publiée pour sensibiliser les dirigeants du monde entier et leur faire prendre au sérieux le Sommet mondial pour un développement durable.

Ce rapport, The Global Environment Outlook, préparé par 1100 scientifiques sous l’égide de l’ONU, a été publié le 22 mai dernier. Dans 30 ans, 70% de la nature aura été détruite, et l’organisation sociale se sera effondrée dans de nombreux pays du monde.

UNE IDEE POUR CHANGER LE MONDE ? LES BIENS PUBLICS GLOBAUX

Rio avait consacré le concept du développement durable. Un nouveau concept sera au cœur des débats de Johannesburg : celui de "bien public global" (global public goods).

L’origine de ce concept n’est pas vraiment récente. Au début des années 80, on parlait de "biens communs", ou encore de "patrimoine commun de l’humanité". Il s’agissait des espaces qu’on ne peut s’approprier de manière privée, comme la haute mer ou l’atmosphère, la lumière du soleil. Au delà des groupes nationaux, l’idée de bien commun "déterritorialise" l’intérêt collectif, elle implique la reconnaissance d’un être social nouveau, sur un espace sans frontières : la communauté humaine d’aujourd’hui et demain.

Un bien public global se définit donc par le fait que ses consommateurs n’entrent pas en rivalité - la consommation par un n’empêche pas la consommation de l’autre - et que nul ne peut en être exclu.

A Johannesburg, le Programme des Nations Unies pour le Développement, le PNUD, entend bien faire valoir ce concept, en quoi il voit une nouvelle voie pour appréhender les rapports Nord/Sud. Dans un système - monde où se multiplient les interdépendances, la palette des biens publics globaux se diversifie tout en se concrétisant.

Et c’est une soixantaine de biens publics globaux qui sont listés par le PNUD, de la régulation financière à l’environnement en passant par l’eau et la paix. La Banque mondiale elle, y place, outre la stabilisation économique et financière, le savoir, le climat, l’air, la biodiversité, la recherche sur l’agriculture et la santé. Le PNUD compte sur Johannesburg pour en définir de nouveaux.

DES CRITIQUES SERIEUSES

Pour certains analystes, le bien public mondial n’existe pas, parce que le mondial n’existe pas.

Exemple : la santé, bien public par excellence, est par essence, éminemment subjectif, culturel. Elle n’a pas le même sens pour un Burkinabé et un occidental. Une politique de santé définie ici n’est pas forcément valable là. Autre exemple, la paix, bien public majeur : Aux yeux de certaines populations, mieux vaut la guerre, la violence, le terrorisme, qu’un système qui léserait leurs intérêts nationaux voire même personnels.

Et la biodiversité ! Les organisations de défense de l’environnement des pays du Nord voulaient faire reconnaître les forêts tropicales humides comme des sites relevant d’un patrimoine commun. Les pays tropicaux seraient devenus les gardiens de leurs propres forêts, dont ils auraient été dépossédés par une autorité "supranationale". Le Brésil et la Malaisie, grands pays forestiers, ont dénoncé ce nouvel "impérialisme écologique". A Rio, les pays en développement ont réussi à faire reconnaître leur souveraineté sur leurs ressources biologiques. Mais ils ont accepté en contrepartie le libre accès à ces ressources. Ce qui a fortement intéressé les grandes firmes pharmaceutiques des pays industrialisés. Qui ont largement puisé dans les savoirs locaux, dans la pharmacopée, tout en s’attribuant les brevets et droits de propriété intellectuelle sur les ressources génétiques. N’est-ce pas du vol pur et simple ?

La plasticité même de ce concept en fait un fourre-tout où chacun peut trouver son intérêt propre. Et dans un système-monde dominé par une hyperpuissance, le risque est grand d’être, nous, les petits, contraints à accepter une seule interprétation de ce concept. A quand G. Bush déclarant que la lutte contre Sadam Hussein est un bien public global ? A quand le dollar ou le système de défense américain comme biens publics mondiaux ? Après les attentats du 11 septembre 2001, bien des indices prouvent que cette hypothèse n’est pas une vue de l’esprit.

A cet effet pervers, s’ajoute une autre évidence. On peut s’interroger sur l’efficacité d’actions "globales. Le Directeur de Greenpeace France, Bruno Rebelle, fait remarquer que l’on attend depuis dix ans l’entrée en vigueur de la convention sur le climat ! Les EU, la Chine, n’ont toujours pas ratifié le protocole de Kyoto sur les gaz à effet de serre…

Selon lui, les régulations se sont déplacées vers le bas. Par exemple, il n’y a pas de convention internationale sur les forêts, et l’aide internationale pour les forêts ne représente guère que 1% de l’APD dont on connaît l’abondance… ! Et pourtant il se passe énormément de choses pour la protection des forêts tropicales qui impliquent les Etats, les ONG, les entreprises soucieuses de leur respectabilité écologique, les populations concernées. Le WWF recommande franchement aux ONG de développer un partenariat constructif avec les entreprises locales et internationales. La CITES, Convention sur le commerce international des espèces menacées, anime des comités d’experts, prépare des documents de travail au plus proche du terrain. C’est ce genre de travail, de fourmi diront certains, qui responsabilise et fait un contrepoids de plus en plus efficace aux lois d’un marché global.

Or que va-t-il se passer à Johannesburg ? "Le sommet a toutes les chances de se situer dans la continuité du consensus esquissé à Doha, et à Monterrey : libéralisation économique d’une part, traitement compassionnel de la pauvreté de l’autre." écrit B.Rebelle (Alternatives internationales, mai-juin 2002).

CONCLUSION

Il ne faut pas demander au sommet de Johannesburg plus qu’il ne peut donner. Le PNUD défendra ses "biens publics mondiaux", en avançant déjà qu’il est nécessaire de distinguer l’aide aux pays du Sud, qui suit une logique caritative, du financement destiné à la fourniture de ces biens publics mondiaux. Ce qui n’est pas une mauvaise idée en soit, mais quand on sait que l’APD diminue sans cesse, qui sera favorable à de nouveaux débours ?…

Oui, la conférence aura l’avantage de permettre la confrontation des points de vue, de conforter voire de redéfinir des normes internationales afin d’épargner notre "mère volante*", la Terre. Mais cela ne saurait suffire : à nous d’exiger plus encore, de regarder au delà de ces normes, qui à force d’être globales se désincarnent, car elles supposent un niveau de centralisation inconnu dans bien des pays du monde, et sont incompréhensibles aux populations locales. Elles ne nous dispensent pas non plus de regarder ce qui se passe chez nous.


Pour approfondir sur la toile :
- www.effet-de-serre.gouv.fr
- www.iea.org
- www.agora21.org/articles/godard01a.htm