Accueil : Le développement durable : Environnement :

30 juin 2013 | Imprimer cette page

Gaz de schiste : les initiatives locales peuvent mettre fin à la fracturation hydraulique ville par ville

par Rivery

Les conseils municipaux et les militants locaux ont contrecarré les projets d’exploitation de gaz naturel dans l’État de New-York, et pourraient être des exemples à suivre pour d’autres villes.

Les constats faisant état d’eau du robinet inflammable et de maladies subites dans les milieux ruraux de Pennsylvanie ont soulevé des questions quant à la sûreté de l’exploitation du gaz de schiste. Photographie : Jim Lo Scalzo/EPA/Corbis

Les lecteurs du New-York Daily News ont récemment reçu un conseil spontané d’Ed Rendell. L’ancien Gouverneur démocrate de Pennsylvanie, en grande partie responsable de l’essor de la fracturation hydraulique au sein de son État de 2003 à 2011, a invité le gouverneur de l’État voisin – qui ne s’était pas prononcé sur l’exploitation du gaz de schiste– à suivre son exemple.
En Pennsylvanie, le gouverneur Rendell s’est emballé : « des milliers d’emplois stables avec de bons salaires ont été créés, la population locale a repris le cours de sa vie et, dans l’État, les investissements ont montés en flèche. »
Ce qu’a oublié de mentionner le Daily News, c’est que le gouverneur Rendell a fait pressio auprès de l’Environmental Protection Agency en faveur d’une société de forage, Range Resources, et qu’il est actuellement conseiller rémunéré de Elements Partners, une société de financement par capitaux propres qui possède de grosses parts dans plusieurs entreprises du secteur de l’énergie impliquées dans la fracturation hydraulique.
Et ce que le gouverneur Rendell a oublié de préciser est que les plus de 150 000 puits de gaz naturel qui ont été forés ont transformé de larges bandes de territoire de la Pennsylvanie rurale en ce qui ressemble grossièrement à des zones industrielles fourmillantes de monster trucks, de bassins d’eaux usées, et d’embouteillages. La pollution de l’air est plus élevée dans les comtés équipés de forages que dans ceux qui n’en sont pas équipés, et les habitants se plaignent du bruit que cela entraine jour et nuit.
Ed Rendell a également omis la famille McIntyre, qui vit dans le comté de Butler à l’ouest de la zone de fracturation hydraulique pennsylvanienne, et dont les membres souffrent de vomissements en jets, de maux de tête, de troubles respiratoires, d’éruptions cutanées d’origine inconnue… la liste est encore longue. Le chien de la famille est mort subitement, après avoir lapé de l’eau considérée comme douteuse par la famille. Les McIntyre n’utilisent plus l’eau courante pour boire, se laver les dents ou faire la lessive.
Les New-Yorkais qui sont inquiets au sujet de la fracturation hydraulique ont observés les conséquences de l’opération sur leurs voisins pennsylvaniens. Ils sont de plus en plus à ne pas apprécier ce qu’ils y voient. À la suite d’un voyage d’information dans la ville de Troy au nord de la Pennsylvanie, un sénateur de l’État de New-York, Terry Gipson, a signalé que malgré les signes d’une activité économique accrue dans la région, il ne peut s’empêcher de s’interroger sur ce qui va se passer lorsque l’essor du gaz prendra fin, comme toutes les vagues de prospérité le font fatalement. Il demande :

« Imaginez lorsque les camions seront partis, quand l’argent gagné grâce aux baux sera dépensé, quand les mobil homes et les restaurants seront vides, et que tout ce qu’il restera sera des terrains agricoles inexploitables et une alimentation en eau contaminé. Que feront alors ces gens ? »

Beaucoup de New-Yorkais se sont posé des questions semblables. Les enquêtes montrent que le nombre de personnes soutenant la fracturation hydraulique dans l’État n’a jamais été aussi bas. Dans un sondage publié par Sienna College en avril, 45 % des sondés étaient opposés à la fracturation hydraulique et 40 % étaient pour (15% ont déclarés qu’il n’en savait pas encore assez sur le sujet pour se prononcer). Avant, les New-Yorkais étaient partagés de manière équitable sur la question. Fait intéressant, le nord de l’État de New-York, qui a tendance à se ranger dans la classe politique des conservateurs, et dont on pouvait penser qu’il avait le plus à gagner en autorisant l’extraction de gaz, a recensé les plus hauts taux d’opposition à la fracturation hydraulique : 50% des sondés souhaitent qu’elle reste en dehors de l’État.
Cette opinion a mené à une vague de révoltes localisées contre les compagnies gazières. L’Albany Times Union dénombre 55 interdictions municipales distinctes et 105 moratoires au sein de l’État. Ces interdictions locales ont été contestées devant les tribunaux par les compagnies gazières, qui affirment que seul l’État a le pouvoir d’interdire les forages. Mais au début du mois, la cour suprême de l’État a exprimé son désaccord en jugeant que la commune de Dryden avait le droit d’interdire les forages dans l’enceinte des limites communales.
Cette décision pourrait bien sonner le glas de la fracturation hydraulique dans le New-York. Si leurs investissements peuvent être réduits à néant par le vote d’un conseil municipal, les compagnies gazières pourraient dorénavant être réticentes à dépenser des millions de dollars pour louer des zones de forage.

Cependant les militants contre la fracturation hydraulique ne se reposent pas encore tout à fait sur leurs lauriers. En effet, le gouverneur démocrate Andrew Cuomo doit encore décider si oui ou non l’extraction de gaz sera autorisée. Le gouverneur Cuomo avait promis d’annoncer sa décision avant plusieurs dates butoirs, mais chacune d’entre elle est arrivée et est passée sans voir de décision définitive adoptée. Vanté comme candidat potentiel aux élections présidentielles de 2016, le gouverneur est naturellement réticent à s’engager sur ce terrain politique miné.
Des comptes-rendus préalables ont indiqué que le gouverneur prendrait sa décision après que le commissaire à la santé du New-York livre une évaluation portant sur le forage, qui est attendu dans les semaines qui viennent. Mais la dernière information donnée par les assistants du gouverneur Cuomo est qu’il « n’y a pas de calendrier pour prendre une décision. »
L’État de New-York avait mis en place un moratoire provisoire sur le forage en 2008. John Amstrong, de l’alliance New-Yorkers Against Fracking (NYAF), m’a affirmé que depuis, il y a eu une vague spontanée de « centaines d’associations non-officielles, qui ont lancé des pétitions et organisé des réunions publiques pour sensibiliser les citoyens aux dangers de la fracturation hydraulique. »
Un de ces groupes s’est formé dans la ville new-yorkaise de Vestal, de l’autre côté de la frontière en face de la ville pennsylvanienne de Dimock, dont les images d’eau du robinet en flamme diffusées dans le film Gasland on fait une figure emblématique des opérations de fracturation hydraulique qui tournent mal. Sue Rapp, la cofondatrice de Vestal Residents for Safe energy (VeRSE), a déambulé de porte en porte avec une pétition pour réclamer au conseil municipal l’interdiction du forage. Elle a déclaré que beaucoup d’habitants n’ont pas besoin d’être convaincu puisqu’ils voient des habitations pennsylvaniennes équipées de « buffles d’eau » de près de 2000 litres – des réservoirs en plastique remplis d’eau potable, installés sur les pelouses devant les maisons. Elle a affirmé qu’ils avaient observé combien la valeur des propriétés avait chuté, comment les banques avaient renoncé aux hypothèques, et comment les paysages naturels avaient changé. Déjà, des files interminables de camions traversent leur propre ville, soulevant de la poussière alors qu’ils se rendent en Pennsylvanie pour subvenir aux besoins de l’industrie gazière.
Sue Rapp m’a confié que la nouvelle décision de justice l’avait encouragée et qu’elle allait libérer les municipalités de la crainte d’être poursuivies en justice par l’industrie du gaz suite à toute interdiction de la fracturation hydraulique. Maintenant que cet obstacle juridique a été dépassé, elle s’attend à ce que prochainement un plus grand nombre de communes vote des mesures pour maintenir les foreurs à l’écart. Son association est une des 200 organisations qui constituent NYAF, une alliance éclectique regroupant des professionnels de la santé, des syndicats, des institutions religieuses, des agriculteurs et même des brasseurs.

Elle dit être fière que le mouvement de protestation contre les forages dans l’État de New-York se soit amplifié plutôt qu’atténué. Les principales associations écologiques étaient à l’origine partagées sur le sujet, pensant que le gaz naturel était moins polluant que le charbon et que son utilisation dans les centrales électriques américaines mènerait à des réductions significatives d’émissions de dioxyde de carbone. Ces réductions se sont produites, mais les preuves concernant les risques qu’implique l’extraction du gaz de schiste se sont accumulées.

Cependant Sue Rapp ne considère pas cette démarche tant comme un mouvement écologique que comme une quête existentielle pour préserver une vie paisible dans les paysages vallonnés du sud bucolique de l’État de New-York. Peut être est-ce pour cette raison que leurs campagnes populaires semblent – pour le moment du moins – réussir là où tant d’autres croisades pour l’environnement ont échouées à enflammer l’imagination des citoyens.