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18 novembre 2002 | Imprimer cette page

OGM ou le prix du développement

Les OGM sont ils un risque pour l’environnement et la santé, ou sont-ils au contraire une aubaine pour les pays en voie de développement ? Echaudé par la crise de la vache folle et autres affaires de sang contaminé, le public européen, est très réticent. Le débat est particulièrement difficile en France, où les nombreux opposants n’hésitent pas à utiliser la méthode forte et à arracher les cultures de plantes transgéniques.

Lutter contre la famine et la sécheresse...

A première vue, il est certain que les OGM apportent des solutions très utiles pour les pays en voie de développement, telles que la résistance aux conditions climatiques extrêmes (froid, sécheresse, salinité, etc.). Face aux problèmes de sécheresse qui se dessinent, on ne rêve pas mieux que du riz qui nécessiterait beaucoup moins d’eau pour pousser, par exemple.

De manière plus générale, les plantes transgéniques pourraient permettre de moins endommager l’environnement : des plantes résistantes aux insectes et aux maladies permettraient par exemple de réduire l’utilisation d’engrais et de pesticides aujourd’hui abusive.

Les avantages économiques ne sont pas non plus négligeables. Des plantes qui permettent d’économiser de l’eau, des engrais et des pesticides permettent évidemment d’économiser de l’argent. Et des fruits et légumes qui pourrissent moins vite font le bonheur des distributeurs comme des consommateurs.

Aux Etats-Unis, le maïs BT planté en 1996 et 1997 a vu son rendement s’accroître de 9% en moyenne et les gains totaux pour l’agriculture américaine sont estimés à 80 millions de dollars pour le maïs, la pomme de terre et le coton et 1996, et 190 millions de dollars en 1997 pour le seul maïs BT [1].

Alors, les OGM sont-ils le miracle attendu pour préserver l’humanité de la famine et la sécheresse qui la guette d’ici la fin du siècle ? Pourquoi une opposition si farouche ? C’est que si les avantages sont importants, les risques le sont tout autant.

... mais à quel prix ?

Tout d’abord, il existe un risque de transmission par pollinisation et croisement inter variétaux des gènes modifiés à d’autres plantes de la même espèce ou avec des plantes sauvages apparentées. Ceci pourrait avoir comme résultat des ’mauvaises herbes’ résistantes aux désherbants, celles-ci ayant hérité du gêne de résistance inoculé à du colza par exemple. On saisit facilement tous les problèmes agricoles qui pourraient en découler.

Or les semenciers eux-mêmes admettent qu’il est "impossible biologiquement d’éviter que des graines de pollen voyagent et que des OGM aillent contaminer des semences traditionnelles »
 [2]. La solution qu’elles préconisent ? Fixer un seuil de tolérance de 1% d’OGM dans les semences traditionnelles. On voit mal comment cela règlera le problème.

De même, la diffusion des biotechnologies pourrait renforcer la tendance, déjà présente l’agriculture moderne, à l’appauvrissement de la diversité génétique, qui serait un facteur de vulnérabilité accrue des cultures.

D’autres risques pour la santé sont tout aussi effrayants : des risques toxicologiques [3] aux risques allergènes, en passant par le risque de transfert de gène de résistance aux antibiotiques aux microorganismes du tube digestif, une multitude de risques, quoique théoriques, pèse sur notre santé.

Face à ces risques, en tant que consommateur du bout de la chaîne, on ose espérer que ces risques ont été évalués et maîtrisés. Mais au contraire, ils apparaissent comme mal maîtrisés par la communauté scientifique. Lors du débat organisé par le gouvernement en début d’année sur le sujet, le toxicologue Gérard Pascal affirmait que la communauté scientifique n’a pas "les outils qui permettraient de répondre aux questions que nous nous posons sur les OGM" [4].

Par exemple, les essais qui sont actuellement pratiqués en champ sont autorisés par la Commission de génie biomoléculaire (CGB). Mais ces experts sont-ils réellement neutres ? Composée principalement de biologistes moléculaires, cette commission peut-elle vraiment prendre en compte tous les aspects écologiques et toxicologiques ?

Par ailleurs, les OGM sont en culture depuis moins de 20 ans[Les premières cultures ont débuté en 1987 aux Etats-Unis.]. Mais vingt ans, en biologie et en génétique, est une période très courte, surtout à échelle humaine. Qui n’a pas encore en tête la tragédie du Distilbène, dont on a découvert les effets vingt ans après et qui continue de faire des ravages plus de trente ans plus tard [5].

Comme l’affirme Pierre-Henri Gouyon, professeur de génétique à l’université Paris Sud, "la biologie est une science empirique, qui ne peut pas prévoir l’inconnu, mais seulement ce qu’elle a observé de nombreuses fois. Quand apparaît quelque chose de nouveau, ses capacités de prédiction sont très limitées." [6]

Comment pouvons-nous, avec aussi peu de recul, autoriser la mise sur le marché de plantes transgéniques dont personne ne peut affirmer qu’elles ne comportent aucun risque ? Malgré tous les avantages potentiels des OGM, la santé et l’environnement doivent primer sur la logique économique. Le fameux principe de précaution s’impose.


[1OGM et Consommateurs - Les enjeux, ww2.creaweb.fr/bv/ogm.

[2Philippe Gracien, porte-parole des organisations professionnelles des semenciers (CFS, GNIS, UIPP), Libération du 27 août 2001.

[3L’ajout d’un nouveau gène dans un organisme vivant peut provoquer l’expression d’un ou de plusieurs gènes inactifs à l’état normal. Ceci peut entraîner la production ou l’augmentation de la production de certaines toxines existant à l’état naturel mais produites en quantités non toxiques, telles la solanine de la pomme de terre ou la tomatine de la tomate.

[4Gérard Pascal, Toxicologue, Le Monde du 7 février 2002.

[5Le Distilbène est un médicament prescrit dans les années 1970 aux femmes enceintes pour éviter les fausses couches. Les enfants de sexe féminin dont la mère avait pris cette molécule pendant la grossesse ont des malformations utérines importantes. Et certaines études portent à croire que le gène de la malformation serait transmissible aux petites-filles également.

[6Le Monde du 7 février 2002.