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30 septembre 2007 | Imprimer cette page

Séminaire sur le Tourisme Durable : Session 2

par benedic

Session 2 [1]

- Soutenir la Thaïlande : Agriculture et Tourisme

Les touristes n’ont pas besoin d’aller bien loin en Thaïlande en ce moment pour voir les « hill tribes » (tribus des montagnes) : on peut voir des photos de ces minorités ethniques sur les emballages de nourriture coûteux en vente dans les hôtels 5 étoiles de Bangkok. Les visages souriants sur les paquets du « Hill Tribe Gourmet Coffee », les fleurs ainsi que les fruits égayent les boutiques de Bangkok et donnent l’occasion aux touristes d’acheter des biens réellement produits par les agriculteurs des hill tribes. Pourtant, peu d’entre eux se rendent compte que les produits comme ceux-ci font partie d’un programme plus large qui vise à réduire la culture de l’opium au nord de la Thaïlande et à favoriser le développement de ces tribus. Encore moins de personnes ont conscience que les effets du tourisme sur l’agriculture peuvent être bien plus importants que ce que s’imaginent la plupart des gens.

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Tim Forsyth



Le charme des hill tribes

Le groupe ethnique des Mien a migré du Laos vers la Thaïlande il y a environ 150 ans, et on les considère généralement comme des « commerçants aventureux » en raison de leur aptitude historique à commercer l’opium et l’argenterie. On reconnaît les Mien à leur turban et aux tuniques bleu foncé que portent les femmes, ainsi qu’à leur boa de laine rouge. De nos jours, les Mien ne cultivent plus l’opium qu’ils ont remplacé par la culture traditionnelle du riz et du maïs et par des exploitations destinées au commerce comme les germes de soja. Ils fabriquent également des housses de coussins et des vêtements brodés d’argent qu’ils vendent par la suite.

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Hill Tribe Gourmet Coffee



Hill Tribe Gourmet Coffee

Les grains de café Hill Tribe Gourmet sont cultivés à la main par des communautés indépendantes de hill tribes dans la région du Triangle d’Or de la Thaïlande. Avec l’aide de l’UNDCP (Programme des Nations Unies pour le Contrôle International des Drogues), la culture du pavot à opium a été éliminée au nord de la Thaïlande car cette pratique nuisible à l’environnement faisait intervenir des techniques de culture sur brûlis menant à la destruction de la forêt tropicale. Elle a été remplacée par d’autres cultures destinées au commerce comme celles de grains de café. On commercialise ensuite ce café sous le label du respect de l’environnement et du commerce équitable, procurant à ces communautés de hill tribes des moyens d’existence licites et lucratifs.

Les gens ne pensent pas forcément à allier tourisme et agriculture quand ils partent en vacances. Il n’en reste pas moins que les relations entre le tourisme et l’agriculture peuvent avoir des conséquences importantes et une portée considérable sur les populations locales. Elles peuvent être capitales dans les régions où les fréquentations touristiques augmentent rapidement et où le tourisme devient une source de revenus alternative à la culture traditionnelle. En fait, certaines personnes estiment que les effets indirects du tourisme sur l’agriculture ainsi que ses implications pour la société sont bien plus importants et menaçants que bon nombre d’effets directs observables comme l’érosion de sentiers ou la construction d’hôtels.

Les avis sont partagés quant à l’effet positif du tourisme sur le développement local. Les plus optimistes soutiennent que le tourisme réduit les pressions liées à l’agriculture sur les communautés locales en leur procurant une source de revenus complémentaire et en les initiant d’autre part à une économie autre que la leur. Ceux qui sont pessimistes, en revanche, affirment que le tourisme ne fait qu’amplifier les divisions sociales et qu’il peut même empirer la dégradation de l’environnement en perturbant la gestion traditionnelle des terres. Ils croient aussi que l’introduction de touristes dans les régions réservées à l’agriculture mènera inéluctablement à la construction de complexes touristiques qui feront naître à ces endroits de nouvelles formes destructrices du tourisme de masse.

Les faits montrent qu’aucun des deux courants (optimiste comme pessimiste) n’a raison ni tort. Par exemple, dans la région du Khumbu au Népal, près du Mont Everest, les études ont montré que la production agricole a chuté depuis l’introduction du tourisme dans les années 1950, et que le secteur touristique employait au moins une personne par foyer pour une durée supérieure à dix mois par an. Ces chiffres mettent à la fois en évidence que le tourisme a réduit la pression sur les populations locales au niveau de l’agriculture, et qu’il a contribué au développement régional.

Déplacement
Chhetri, Népal Le peuple Chhetri à l’ouest du Népal a dû quitter ses terres pour laisser place au Parc National du Lac Rara.
Samburu, Kenya Dans la réserve Shaba au Kenya, l’eau peu abondante est détournée de la source qu’utilisaient autrefois les gardiens de troupeau pour nourrir leur bétail, afin de remplir la piscine de l’hôtel Sarova Shaba.
Pagan, Birmanie Les villageois qui vivaient dans le complexe de temples birman à Pagan ont été déplacés de manière à le laisser intact pour les touristes.

Cependant, les critiques reposent sur le fait que le tourisme dans le Khumbu n’a fonctionné que grâce à l’esprit d’aventure et d’entreprise de la population sherpa locale. En outre, le tourisme a émergé au moment où de nombreuses routes commerciales traditionnelles fermaient après l’invasion du Tibet par la Chine. Il se pourrait donc que le succès de cette entreprise ne soit qu’une question de temps et de lieu. D’autres groupes ethniques dans d’autres régions ne connaissent pas un tel développement. A l’ouest du Népal, par exemple, la création du Parc National du Lac Rara s’est soldée par l’expulsion de plusieurs centaines de Chhetris de leurs hautes terres héritées de leurs ancêtres ; ils ont donc migré vers les plaines. Cette transition fut difficile pour eux parce qu’ils ont obtenu moins de terres comparé à la superficie qu’ils possédaient auparavant et qu’ils ont été mal accueillis par les autres groupes ethniques vivant dans ces plaines. En conclusion à de tels exemples, l’anthropologue allemand Christoph Fürer-Haimendorf a suggéré la répartition de groupes ethniques en deux catégories : les « commerçants aventureux » (comme les Sherpas) qui peuvent tirer de remarquables profits de nouvelles opportunités commerciales comme le tourisme, et les « agriculteurs prudents » (comme les Chhetris) qui préfèrent l’agriculture traditionnelle.
Le tourisme peut aussi jouer sur le type d’agriculture ou sur la production de denrées alimentaires spécifiques. Ainsi, à Bali, l’excursion qui consiste à amener les touristes à la pêche de nuit peut avoir fait augmenter la fréquence des séjours de pêche. De même, dans le sud de la Chine, les touristes payent encore pour assister à l’ancienne tradition où l’on utilise des cormorans pour attraper des poissons. On attache les oiseaux à un radeau en bambou à l’aide d’une longue corde qu’on noue à leurs pattes, puis on les plonge dans les rivières pour qu’ils attrapent des poissons. Lorsqu’ils remontent à la surface, les pêcheurs leur ôtent de force les poissons de la gorge. Ces deux pratiques de pêche auraient probablement été remplacées par des techniques plus modernes si elles n’avaient pas attiré tant de touristes.

Ce genre de connexion entre le tourisme et la nature de la production agricole est moins évident à établir à une échelle régionale, voire nationale. Le tourisme n’est qu’une des nombreuses tendances économiques qui influencent la production agricole, et la commercialisation de séjours pourrait transformer les attentes plutôt qu’amener en réalité des changements. Au nord de la Thaïlande, par exemple, de nombreux touristes redoutent que les treks où on leur donne l’occasion de fumer de l’opium n’augmentent la production de cette substance dans le pays, alors qu’en réalité, les récoltes importées de Birmanie et du Laos suffisent à répondre à ce type de demande, relativement faible d’ailleurs. De la même manière, pour d’autres « jungle treks », on promet souvent aux touristes une séance de dégustation de « soupe de serpent » ou d’autres mets régionaux délicats pour leur donner une impression d’authenticité. Seulement, il arrive que les guides aient à improviser lorsqu’ils n’ont attrapé aucun serpent. L’un d’entre eux risque même une plaisanterie au cours d’un voyage : « Les touristes disent que le serpent a un goût de poulet... Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’ils mangent vraiment du poulet ! ».

Le tourisme et les Mien

On peut repérer les impacts les plus visibles du tourisme sur l’agriculture en examinant les réactions des populations concernées. Une étude du tourisme au nord de la Thaïlande s’est concentrée sur le groupe ethnique des Mien (ou « Yao »). Les Mien ont migré du Laos vers la Thaïlande il y a environ 150 ans, et on les considère généralement comme des « commerçants aventureux » en raison de leur aptitude historique à commercer l’opium et l’argenterie. On reconnaît les Mien à leur turban et aux tuniques bleu foncé que portent les femmes, ainsi qu’à leur boa de laine rouge. De nos jours, les Mien ne cultivent plus l’opium qu’ils ont remplacé par la culture traditionnelle du riz et du maïs et par de nouvelles exploitations destinées au commerce comme les germes de soja. Dans un village Mien important en Thaïlande, près du « Triangle d’Or » à la frontière de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande, le tourisme est à présent une source de revenus non négligeable avec l’agriculture.

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Tim Forsyth



Un vacancier français a un jour demandé : « Pourquoi ce village a-t-il été aménagé pour les touristes ? Je ne suis pas venu ici pour voir des boutiques de souvenirs à la queuleuleu ! »

Pendant la saison touristique, des vacanciers arrivent tous les jours en bus climatisé pour visiter le village et acheter des souvenirs. Des femmes du village ont installé des stands en bambou près de l’entrée du village, où elles vendent des broderies, des éléments décoratifs en bois, ainsi que de l’argenterie à bon prix qu’elles ont rapporté des marchés locaux de Birmanie et du Laos. Les hommes du village conduisent quant à eux des camions pour amener les touristes jusqu’au village et à d’autres attractions touristiques à proximité. Le village est un bon exemple de type d’endroit où la fréquentation touristique a rapidement augmenté. Encore que le tourisme n’est pas toujours apprécié des touristes eux-mêmes : un vacancier français a demandé un jour : « Pourquoi ce village a-t-il été aménagé pour les touristes ? Je ne suis pas venu ici pour voir des boutiques de souvenir à la queuleuleu ! ».

Des études menées dans le village ont révélé que les effets du tourisme sur le développement étaient généralement moindres par rapport à ce que les plus optimistes avaient espéré. Malgré l’agitation soulevée par le tourisme, une étude économique a montré qu’à peine 15 % des 120 familles du village gagnaient plus de la moitié de leur revenu total grâce au tourisme ; le transport de touristes et d’autres voyageurs en camion constituait la principale source de revenus ; dans chaque famille, le tourisme contribuait à hauteur de 25 % du revenu total ; la source de revenus la plus importante du village provenait de l’agriculture, et particulièrement des exploitations destinées au commerce comme les germes de soja. Pourtant, le tourisme n’a rien rapporté à un tiers des habitants du village, parfois parce qu’ils n’en avaient pas la possibilité.

Les villageois ont expliqué pourquoi certaines familles se sont tournées vers le tourisme et d’autres non : elles ne l’ont fait que lorsqu’elles avaient suffisamment de temps pour s’occuper des stands et lorsqu’elles avaient mis de l’argent de côté pour rapporter des souvenirs des marchés. Mais beaucoup de villageois n’avaient ni le temps ni les ressources nécessaires et consacraient tout leur temps à l’agriculture. Généralement, ce sont les vieilles femmes trop âgées pour travailler dans les champs, ou encore les jeunes mamans occupées à élever leurs enfants qui sont présentes sur les stands. Avant l’arrivée du tourisme, beaucoup de ces femmes restaient à la maison toute la journée à surveiller leurs enfants et à broder des vêtements. Le tourisme leur a offert la possibilité de poursuivre ces activités, avec en plus la possibilité de gagner de l’argent en même temps.

Il y a eu également moins d’impacts sur l’environnement que ce que les optimistes envisageaient. Les familles profitant du tourisme utilisaient l’argent pour engager de la main-d’œuvre agricole d’autres villages, et ainsi augmenter la production de récoltes du sol qu’ils auraient sinon peut-être laissé en jachère. Pendant ce temps, les agriculteurs qui n’ont pas eu la possibilité d’intégrer le marché du tourisme ont continué à exploiter la terre très fréquemment pour faire grossir leurs revenus. Les conclusions indiquent que le tourisme a aidé les villageois à devenir plus riches, mais que l’activité agricole a en fait augmenté en conséquence. Elles montrent en plus que l’expression « commerçants aventureux » peut ne pas s’appliquer uniformément à tous les membres d’un groupe ethnique et qu’au contraire, chaque groupe peut comprendre à la fois des entrepreneurs et des « agriculteurs prudents ».

Mais peut-être que de manière plus importante, l’étude a indiqué que l’impact du tourisme dépend largement de la nature du tourisme. La croissance rapide du tourisme dans le Triangle d’Or a encouragé certains investisseurs à construire des bungalows et des jardins fleuris pour les voyageurs de Bangkok se déplaçant le week-end, soit une forme de tourisme plus luxueuse que celle des voyageurs actuels. Les villageois gagnent de grosses sommes forfaitaires s’ils vendent leur exploitation aux investisseurs. Seulement, cet argent peut en fait être en deçà des prix du marché et mettre fin à leur capacité de produire des denrées alimentaires. Les anciens du village évaluent la situation de la façon suivante : « Nous ne voulons pas que les gens vendent leur terre car cela voudra dire qu’ils ne pourront gagner de l’argent qu’en travaillant dans des usines ou à la ville. Nous devons garder des terres, sinon nous ne pourrons plus manger ».

Le tourisme a donc une multitude d’incidences sur l’agriculture. Ces dernières diffèrent selon la culture locale et le type de tourisme développés. Les répercussions les plus sérieuses se produisent lorsque le tourisme empêche les communautés locales de gérer l’exploitation de leurs terres. Toutefois, dans des formes de tourisme moins poussées, on trouve encore des gagnants et des perdants dans le processus du développement.

Les changements sur les économies agricoles se font souvent sur une trop grande échelle et sont trop complexes pour les attribuer uniquement au tourisme. Cela ne devrait cependant pas faire baisser notre niveau de vigilance ni notre conscience des impacts potentiels du tourisme sur des groupes particuliers, ou des conséquences de projets spécifiques. En Thaïlande, le gouvernement utilise des portraits souriants pour vendre plus de produits agricoles aux touristes. Derrière ces sourires se trouve en fait une suite complexe de changements socio-économiques qui joue sur les communautés rurales les plus pauvres et qui en fin de compte ne risque pas réellement de leur prêter main forte.

Pour aller plus loin...

Trouvez-vous que le tourisme a agi positivement ou négativement dans la région où vous habitez ?


[1Traduit de l’anglais par Laura Bénédic, stagiaire en traduction pour l’AEDEV, Université de Langues d’Orléans. Avec l’assitance de Sandrine Fidalgo, traductrice bénévole pour l’association. Document source : http://www.fathom.com/course/217017...