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22 septembre 2006 | Imprimer cette page

Dr FUCHS "On ne peut pas comparer les TIC à un nouveau puits dans un village."

par Caroline Lautour

Interview

« On ne peut pas comparer les TIC à un nouveau puits dans un village. »

Cet homme est à l’origine de la création des premiers services en ligne et télécentres dans la campagne canadienne. Il est entrepreneur, sociologue, éducateur et fait preuve d’une forte personnalité pleine d’entrain et d’enthousiasme. Richard Fuchs, directeur de la Division des TIC pour le Développement au Centre de Recherches pour le Développement International (CRDI), a une mission. Il a une grande expérience dans le milieu universitaire, les secteurs privé et publique, et il a rejoint le CRDI en 2001. Selon lui, « les populations rurales ont besoin de réseaux pertinents », et les TIC offrent de grandes possibilités quant aux besoins d’accessibilité à l’information et aux moyens de subsistance pouvant améliorer la vie des personnes démunies.
Le CRDI, fondé au Canada, soutient les projets de recherche proposant des défis dans le domaine du développement durable et équitable. Récemment, lors d’un entretien au Sri Lanka avec Anuradha Dhar, membre du journal i4d, le Dr Fuchs a évoqué les initiatives du CRDI créées dans le but de rendre les TIC plus proches des populations rurales, ainsi que sa nouvelle alliance avec Microsoft et son point de vue sur les différents défis posés aux pays en voie de développement par les TIC pour le Développement. Extraits :

Quelles sont les leçons que vous avez tirées lorsque vous étiez à la tête du programme TIC pour le Développement au CRDI et que vous aimeriez partager avec les lecteurs de i4d ?

Je m’investis dans les TIC pour le Développement depuis 1988, et depuis les quatre dernières années, je m’y consacre au sein du CRDI. Selon moi, les leçons les plus importantes sont celles que je répète aussi souvent que possible.
Tout d’abord, les TIC pour le Développement ont besoin de temps pour montrer leurs effets. On ne peut pas les comparer à un nouveau puits dans un village. Il a fallu presque un quart de siècle au monde post-industriel pour développer l’Internet. Les pays en voie de développement ont également besoin d’une phase itérative d’apprentissage. Cela ne prendra pas 25 années, mais cela ne se fera pas en un claquement de doigts non plus !
Deuxièmement, la participation des femmes dans le domaine des TIC pour le Développement est une condition préalable à la réussite. Si les femmes ne sont pas impliquées (qu’elles soient ouvrières ou directrices), les changements économiques et sociaux, nécessaires pour que les TIC aient une influence sur les réalisations du développement, ne seront pas achevés. Les économies de savoir post-industriel d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Australie furent toutes des réussites grâce à une participation accélérée des femmes dans les domaines de la science, de la technologie, de l’entreprise et du marché du travail. Si elles ne participent pas réellement à l’économie de l’information, la réussite est impossible.

Enfin, les TIC pour le Développement sont encore très jeunes. L’approche complète date d’il y a à peine 20 ans. Nous devons encore nous concentrer sur l’apprentissage, le partage de nos connaissances et l’écoute des autres. Tout ceci est assez compliqué quand tout le monde a hâte de réussir.

Quels sont les différents programmes proposés par le CRDI dans le domaine des TIC pour le Développement ? Pouvez-vous nous dire un mot sur chacun d’entre eux ?

ICT4D@IRDC a plusieurs programmes, tous régionaux et qui traitent de la stratégie, du budget et de la prise de décision. Nous pensons que, de tous les programmes de développement, les TIC pour le Développement se doivent de refléter les priorités, le contexte et la capacité de la région. En Afrique, nous hébergeons les programmes Acacia et Connectivité Afrique, qui ont été combinés dans leur gestion et leur distribution. Sur le continent américain, il y a l’Institut pour la Connexion dans les Amériques (ICA) et le PAN Amériques ; et pour l’Asie, c’est le Réseau Pan Asie ou le PAN.

A cela nous avons ajouté une nouvelle programmation, en plus du Fonds International pour le Développement Agricole (FIDA) : ENRAP II en Asie-Pacifique et Karianet (« Knowledge Access in Rural Inter-Connected Areas Network », ou Réseau d’Accès aux Connaissances dans les Zones Rurales Inter-Connectées) en Afrique du Nord et du Centre-Est. Plus récemment, nous avons accepté d’héberger un nouveau Réseau de Soutien aux Télécentres, qui sera bientôt connu sous le nom de « telecentre.org », et qui a initialement été soutenu par Microsoft Community Affairs.

Chaque année, nous dépensons environ 25 millions de dollars canadiens (soit environ 17,6 millions d’euros) pour des investissements sociaux de notre programmation et dans des ressources supplémentaires destinées à soutenir 35 employés dans le monde qui travaillent avec nos partenaires du monde du développement. A ICT4D@IDRC, nous ne nous considérons pas comme des « donateurs » mais plutôt comme des investisseurs sociaux, ayant un peu le même rôle que ceux qui ont financé les débuts d’Internet.

Dans quelles autres directions voyez-vous la programmation du CRDI s’orienter ?

Il faudrait porter plus d’attention sur le fait que développer des communautés mondiales peut créer des revenus, des emplois et des économies locales qui utilisent les TIC. Nous constatons également le besoin d’aider notre programmation régionale et le fait que nos partenaires se connectent plus généralement à travers des réseaux et des alliances.

Quels sont, en ce moment, les domaines de pointe du CRDI ?

Le CRDI, en tant qu’organisation, se concentre sur un changement de politique en faveur des pauvres, qui informe du processus de prise de décision en développement. A cela, nous ajoutons le développement des aptitudes humaines et institutionnelles pour soutenir le développement et, dans le cas des TIC pour le Développement, nous apportons le développement et l’adoption de technologies adaptées en faveur des pauvres. Nos autres domaines de programmation dans les politiques environnementales et socio-économiques abordent ces mêmes objectifs dans leur secteur respectif.

Selon vous, quels sont les défis dans le domaine des TIC pour le Développement pour les pays en voie de développement ?

Les défis nécessitent une perception des choses et une patience particulière : il faut laisser le temps aux TIC de « se fondre » dans l’espace de développement, afin de veiller à ce que ce ne soit pas seulement une activité entreprise par des élites pouvant payer de grosses sommes d’argent et s’offrir les services de spécialistes. C’est sur ce point que nous essayons de travailler avec nos partenaires développeurs internationaux. Notre initiative la plus récente sur le continent américain, e-Link Americas, a été expressément conçue dans le but de répandre l’accès et les bénéfices de la connectivité à ceux qui peuvent le moins se le permettre. E-Link Americas va réduire de manière spectaculaire le coût de l’accès aux standards libres, à la connection sans-fil pour les organisations sociales de développement, et tout particulièrement dans les zones rurales. Aussi, les pays en voie de développement se trouvent face à un problème : ils doivent identifier et adopter les politiques de télécommunication en faveur des pauvres ; en accord avec le marché. Comme cela est toujours spécifique au contexte, il faut encore et toujours plus d’échanges et de documentation sud-sud dans ce domaine.

Que se passe-t-il dans le monde quant aux préparatifs du SMSI de 2005, s’intéressant aux Organisations de Société Civile et aux pays en voie de développement ?

Nous pensons que le SMSI est une rencontre importante, qu’il s’agisse de la phase se déroulant à Genève ou de celle de Tunis. Mais cet engagement complet des TIC pour le Développement est vraiment comparable à une course de relais ; et non à un sprint. Il est utile de rappeler que le SMSI fut précédé, en 1996, par la Conférence sur la Société de l’Information et sur le Développement, dans la région de Midrand en Afrique du Sud, par les conférences de 1997 et 2000 sur la Connaissance Mondiale du Développement et par la Dot Force (Digital Opportunity Task) et la Task Force TIC des Nations-Unies en 2000, pour ne citer que celles-là. Nous sommes autant intéressés par le Sommet Mondial que par ce qui va en découler dans les années à venir. Le SMSI a aidé à attirer de nouveaux participants, surtout dans le monde du développement, avec comme considération principale la manière dont les TIC agissent sur le développement. Tout cela n’apporte que du positif.

Est-ce que d’ici une dizaine d’années les TIC vont devenir un sujet superflu ?

C’est drôle, les gens me posaient déjà la question il y a 20 ans !

Il y a beaucoup de discussions sur le financement des TIC pour le Développement. Est-ce que le CRDI a fait quelque chose de particulier pour y inclure des modèles de financement ?

Nous nous y sommes penchés mais nous n’avons pas approché le problème systématiquement du point de vue des chiffres. En fait, nous essayons, à la place, de produire un certain rendement. Nous développons par exemple des approches plus variables afin d’aider nos partenaires développeurs internationaux à résoudre les problèmes posés par les TIC pour le Développement. Elles sont basées sur une vision financièrement viable mais nécessitent un investissement social initial. E-Link Americas et le Réseau de Soutien aux Télécentres en sont de bons exemples.

Récemment, le CRDI a signé un accord important avec Microsoft pour le projet de Réseau de Soutien aux Télécentres. Est-ce une marque de prise de pouvoir de la part de Microsoft ?

Pour faire simple, la réponse est « non ». Le conseil d’administration du CRDI (dont la moitié des personnes est issue du monde du développement) ainsi que notre président et notre direction contrôlent parfaitement la programmation des TIC pour le Développement. Il n’y a absolument aucun signe de « prise de pouvoir ». La programmation des TIC pour le Développement au CRDI a toujours été variée au niveau technique, faisant appel à différents logiciels, systèmes opératoires et technologies. Le nouveau partenariat avec Microsoft ne change rien à tout cela. Je dois avouer que je suis très impressionné de voir comment nos nouveaux collègues de Microsoft ont rejoint ce partenariat public-privé. Nous voulons que d’autres partenaires, de sociétés civiles et du secteur privé, rejoignent cet accord. Mais il semble bien que Microsoft soit de plus en plus impliqué dans le domaine des TIC pour le Développement, au niveau international.

Programmes en TIC pour le Développement au CRDI.

L’Initiative Acacia
Cette initiative africaine est un programme international créé afin d’émanciper les communautés sub-sahariennes, en leur permettant d’appliquer les TIC à leur propre développement social et économique.

http://web.irdc.ca/en/ev-8455-201-1 DO TOPIC.html

Connectivité Afrique
Cette initiative, qui fut présentée au Sommet du G8 en 2002 à Kananaskis, a pour objectif d’améliorer l’accès aux TIC en Afrique en appliquant l’expertise canadienne, tout particulièrement dans les domaines de l’éducation, de la santé et du développement communautaire.

http://www.connecivityafrica.ca/

Réseau Pan Asie (PAN)
PAN est un programme instauré en Asie qui vise à comprendre les impacts positifs et négatifs des TIC sur les populations, la culture, l’économie et la société, et vise également à renforcer l’usage des TIC afin d’encourager le développement durable sur le continent asiatique.

http://web.irdc.ca/en/ev-9608-201-1 DO TOPIC.html

PAN Amériques
Le projet corporatif PAN Amériques du CRDI soutient la recherche sur les utilisations sociales et l’impact des TIC pour le Développement en Amérique Latine et dans les Caraïbes.

http://web.idrc.ca/en/ev-6793-201-1-DO TOPIC.html
L’Institut pour la Connectivité
L’Institut pour la Connectivité dans les Amériques (ICA) a été créé suite au Sommet des Amériques qui s’est tenu en 2001. C’est le forum pour l’innovation hémisphérique dans l’application des TIC afin de renforcer la démocratie, d’engendrer la prospérité et de réaliser les potentiels humains.

http://www.icamericas.net/index.php?newlang=eng

ENRAP
ENRAP (Electronic Networking for Asia/Pacific Projects, ou Projet de Création de Réseaux Electroniques dans la Région Asie-Pacifique), une collaboration entre le FIDA et le CRDI, distribue un nombre grandissant d’informations utiles générées par les projets de développement et rendues accessibles sur Internet.

http://www.enrap.org

Texte traduit par Caroline Lautour, stagiaire Aedev, Université d’Orléans, avec l’assistance de Maxime Ferreol, traducteur indépendant et bénévole pour Aedev.

Source :
"ICTs are not like a new water pump in village"
http://www.i4donline.net/jan05/interview.asp