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4 septembre 2006 | Imprimer cette page

Viabilité des télécentres : que cela signifie-t-il ?

par Caroline Lautour

Viabilité des télécentres : que cela signifie-t-il ?

Le mouvement mondial pour les télécentres a désormais derrière lui une histoire d’une vingtaine d’années, dont il peut se targuer avec une fierté mitigée. De nombreux modèles et initiatives ont été mis à l’essai, et quelques véritables succès ont eu lieu. Mais l’un des « Saints Graals » de ce mouvement semble toujours être hors de portée : la viabilité réelle des télécentres. La grande majorité des télécentres de toute sorte (mieux connus sous le nom de points publics d’accès à Internet, ou PPAI, et qui peuvent prendre la forme de cybercafés, de cabines publiques ou de centres e-gouvernementaux) n’est, en réalité, pas viable dans le long terme sans financement externe de longue durée. Mais il existe des exemples remarquables qui démontrent qu’une viabilité des télécentres est tout à fait possible si quelques principes et règles fondamentaux sont respectés, tant dans la mise en œuvre que dans la gestion du télécentre.

Quand on parle de la viabilité d’un télécentre, la première chose qui nous vient à l’esprit est la viabilité financière. Effectivement, les télécentres devraient avoir comme objectif principal d’être indépendant financièrement, et si possible dès le premier jour de leurs activités, même si cela semble un but plutôt utopique à la lumière du vécu de nombreux télécentres. Etant donné que la viabilité financière d’un télécentre est considérée comme cruciale, un grand nombre de ces établissements basent leur « modèle commercial » sur la mise à disposition de TIC et de services connexes pour leur communauté ou base de clientèle respective. Beaucoup ont trouvé que ce modèle, s’il reste seul, n’est souvent pas une base suffisante pour une viabilité financière, tout particulièrement si le télécentre a comme objectifs non seulement la mise à disposition de services de TIC mais aussi le développement communautaire.

Une solution au problème de la viabilité financière est envisageable si on regarde au-delà de ce point et si on étend la compréhension de la viabilité de telle sorte qu’elle inclurait, aux côtés de la partie financière, les viabilités sociale, politique, culturelle et technique en tant qu’éléments de valeur égale.

Les télécentres qui ont intégré les viabilités sociale, politique, culturelle et technique en tant qu’éléments vitaux dans leurs programmes et activités, ont constaté que leur viabilité financière peut en effet être réalisée sur ces bases. Et même les initiatives des PPAI purement commerciaux ou e-gouvernementaux montrent que la viabilité ne peut avoir lieu si l’on ne prend pas ces éléments en considération.

Quelques principes de base pour la viabilité d’un télécentre

(Ces principes sont spécifiquement liés aux télécentres basés sur la communauté, mais il est devenu évident que ces règles sont d’importance égale pour les autres initiatives de PPAI.)

La viabilité des télécentres ne peut pas être perçue uniquement sur la base de la viabilité financière. Afin d’atteindre les objectifs du développement communautaire et de la viabilité financière, les télécentres basés sur la communauté doivent intégrer les viabilités sociale, politique, culturelle et technique en tant qu’éléments vitaux dans leurs programmes et activités.

Les viabilités sociale et culturelle.

Si les activités d’un télécentre doivent être durables et viables, elles doivent prendre en compte le contexte social et culturel dans lequel agit l’établissement, et doivent y correspondre convenablement. Si les personnes de la communauté se sentent plus autonomes grâce au télécentre, elles feront tout ce qui est en leur pouvoir pour que son exploitation continue.

Les hommes et les femmes ont différents besoins quand ils se rendent dans un télécentre, et considèrent plusieurs possibilités et enjeux quant à son utilisation. De la même manière, les jeunes et les adultes n’ont pas les mêmes attentes, et exploiter un télécentre dans un milieu urbain n’a strictement rien à voir avec l’exploitation d’un télécentre dans une communauté autochtone. Si le télécentre ne peut concilier toutes ces différences, il ne sera viable ni socialement, ni culturellement. (1)

Les bases de tout télécentre orienté sur la communauté sont les « Biens Communs », ou la propriété partagée des connaissances. « La question de la viabilité des télécentres (et il y a assurément une distinction entre un télécentre et un PPAI) peut être surmontée si le télécentre lui-même est un ‘bien commun’ et de ce fait, il peut être considéré comme digne du soutien communautaire ». (2)

Il est possible de différencier deux types de biens communs :

a) Les Biens Communs Sociaux, qui sont considérés comme des valeurs communautaires partagées. Elles peuvent être analysées et décrites selon les indicateurs suivants :
· La participation dans les réseaux - mettre en relation de nombreux groupes.
· La réciprocité - être attentif aux intérêts des uns et des autres.
· L’altruisme - plutôt que l’égotisme. C’est une question très importante, car les égotistes vont réduire la confiance sociale, et les gens auront tendance à ne pas émettre leurs idées au sein d’un groupe dominé par un égotiste.
· La confiance - prendre des risques au sein d’une sphère sociale.
· La proactivité - une communauté qui met au point un futur pour elle-même plutôt que d’être victime du destin, ou pire encore, une victime d’une prophétie défaitiste qui se réalise. Les personnes participent activement à une série d’activités communautaires.
· Les normes sociales - tacites, non articulées, mais qui ont la capacité de vous faire sentir mal lorsque vous n’en respectez pas une, et qui, par conséquent, sont d’autant plus contraignantes et ne nécessitent pas de mise en vigueur.

b) Les Biens communs Matériels, qui sont des installations publiques de valeur et qui jouissent d’un soutien communautaire continu. Ils peuvent être situés dans des salles publiques, des bibliothèques, des écoles, des télécentres et d’autres lieux de valeur communautaire identifiée. Les biens communs matériels sont les manifestations physiques des biens communs sociaux.

Tous les biens communs sociaux présents dans la communauté et réunis représentent le capital social d’une communauté. Plus les biens communs sociaux présents dans une communauté sont importants, plus il y a de chances que les biens communs matériels soient viables, comme c’est le cas pour les télécentres.

Un télécentre viable doit intégrer entièrement dans ses programmes et activités toutes les parties prenantes de la communauté qu‘il sert, tout comme les besoins spécifiques de cette communauté.
Il n’existe pas de modèle « unique » pour les télécentres et les PPAI, car les circonstances dans lesquelles ils opèrent sont différentes selon les cas et par conséquent, nous pouvons seulement parler de différentes « dynamiques de télécentre ».

Les communautés qui se sentent plus autonomes grâce à leur télécentre et qui constatent des bénéfices réels pour elles et les individus qui les composent garantiront la viabilité (y compris la viabilité financière) d’un télécentre car cela est dans leur propre intérêt vital.

La viabilité politique

La viabilité politique fait référence à l’importance liée à l’obtention d’une structure réglementaire qui protègera, promouvra et soutiendra les télécentres communautaires et leurs activités, avec une attention toute particulière aux besoins spécifiques des secteurs les plus pauvres. (4)

Les télécentres viables suivent une dynamique « du bas vers le haut » et non une dynamique « du haut vers le bas ».

Etant donné que les télécentres et leur viabilité sont basés sur la communauté et ses biens communs, le rôle du gouvernement dans la dynamique des télécentres n’est pas d’ « imposer » un télécentre à une communauté, quelle qu’en soit la raison bien intentionnée (comme par exemple combler une « fracture numérique » perçue) mais plutôt de favoriser les conditions qui permettent à la dynamique du télécentre communautaire de se développer. Il en est de même pour les organisations internationales actives dans le domaine du développement des télécentres.

« En Australie, les biens communs sont maintenus grâce à des impôts et sont fréquemment complétés grâce aux contributions de groupes d’administration volontaires. Notre installation de processus de fonds pour les télécentres reconnaît la valeur des biens communs et travaille sur des principes similaires à votre point central : une communauté doit vouloir et doit réaliser des applications pour obtenir des fonds pour les télécentres. Les télécentres ne sont pas ‘imposés’ à nos communautés et en réalité celles-ci doivent montrer un grand intérêt pour les initiatives avant d’être prises en compte pour un éventuel financement et une maintenance continue (accès à des services d’assistance (Help Desk) gouvernementaux, équipement supplémentaire, accès à large passante à faible coût, etc.) ». (5)

La viabilité technologique

Bien que les télécentres n’aient généralement pas besoin des dernières technologies pour fonctionner, il est important qu’ils aient des plans précis pour assurer leur viabilité technologique. C’est particulièrement le cas depuis que les technologies numériques évoluent si vite, ce qui signifie que l’équipement et les programmes sont rapidement dépassés. La connectivité et les coûts engendrés représentent encore un problème essentiel, en particulier dans les zones rurales. (6)

Aucun télécentre ne peut être comparé à une île. La viabilité d’un télécentre ne peut être complète sans réseau entre les télécentres. Afin que ceux-ci puissent rendre leur travail plus efficace et atteindre leurs objectifs, ils ont besoin de s’organiser en recoupant les réseaux nationaux, régionaux et internationaux. Cette organisation est importante pour trois raisons. D’abord, elle permet aux télécentres de partager leurs idées et leurs expériences, augmentant ainsi leur efficacité et leurs chances de réussite. Deuxièmement, cela leur permet de partager des ressources et d’y avoir accès plus facilement. Enfin, ces réseaux ont besoin de prendre part activement aux débats politiques publics, et une telle organisation serait une étape clé vers toutes ces réalisations.

Faire partie des réseaux locaux, nationaux et internationaux fournit aux télécentres une extensibilité indispensable et un soutien conséquent pour faire face à ces responsabilités. Un bon exemple est la capacité de réaliser une connectivité à coût réduit grâce à des opérations menées par les réseaux de télécentres en collaboration avec le secteur public.

La viabilité financière

La viabilité des télécentres est impossible si l’on se base seulement sur l’offre et la vente de services. Elle peut devenir concrète si la mise à disposition de services de TIC est considérée comme l’« outil » qui complète l’objectif global, dans le but de parvenir au développement positif de la communauté. Les télécentres communautaires sont des biens communs de la communauté, auxquels on a ajouté le soutien des TIC. La communauté, ses besoins et son capital sont au centre des préoccupations d’un télécentre communautaire, ce qui n’est pas le cas des TIC.

« Comme le télécentre est un bien commun, l’échec de tout service du télécentre (tel que la mise à disposition de l’accès public à Internet ou les services de fournisseurs d’accès à Internet) ne doit pas aboutir à la non-viabilité du télécentre lui-même... Cela signifiera simplement qu’un service particulier n’est désormais plus viable ; problème facile à gérer par la suite. Je considère ce point comme étant la différence la plus fondamentale entre un PPAI et un télécentre... Un télécentre est un bien commun, un PPAI est un service qui peut, ou non, être fourni par un télécentre ou un autre fournisseur quelconque (bibliothèques, fournisseurs commerciaux tels que les cybercafés, les écoles, etc.).

Les biens communs sont des installations identifiées comme étant des composants du capital social qui ont une extension de valeur au-delà de la viabilité ou de la promesse commerciales. Ainsi, ce sont des capitaux de la communauté maintenus pour le bénéfice des générations actuelles et futures. Cependant, les activités et entreprises commerciales périlleuses de ces biens communs seront irrégulières (PPAI, ou fournisseurs d’accès à Internet, etc.). Nous devons assurément fixer une limite claire entre le service et le capital. Ce dernier a une valeur sur le long terme, tandis que la valeur d’un service se constate habituellement sur une plus courte durée (ce qui signifie que de nouveaux services peuvent être ajoutés tant que les besoins de la communauté sont en permanence identifiés). Ainsi on peut se défausser d’un service quand les besoins décroissent ou sont remplis ». (7)

Remerciements :
(1), (4), (6) : citations tirées de Community Telecentres for Development, de Karin Delgadillo, Ricardo Gomez, Klaus Stoll, www.tele-centros.org/tcparaque
(2), (5), (7) : citations tirées d’un mail de Don Cameron au Telecentres-I list, 8 décembre 2002
(3) Susie Brown, citée par Don Cameron dans son article « A Community-Rebuilding : The Coolah Story », www.regional.org.au/articles/development/coolah_revitalisation.htm

Texte traduit par Caroline Lautour, stagiaire Aedev, Université d’Orléans, avec l’assistance de Maxime Ferreol, traducteur indépendant et bénévole pour Aedev.