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18 juillet 2006 | Imprimer cette page

« Le poids de la lutte ». Apporter du changement à la politique sur les TIC

par Caroline Lautour

« Le poids de la lutte ». Apporter du changement à la politique sur les TIC.

Samedi 22 avril 2006, interview réalisée par Cheekay Cinco, retranscrite avec l’aide de Frederick Noronha.

Cheekay Cinco, membre de l’APC WNSP (Association pour le Progrès de la Communication et du Programme de Soutien des Réseaux de Femmes) fait l’interview de Nancy Hafkin, pionnière du développement du réseau et des TIC en Afrique, grâce à ses idées sur l’état actuel de la politique sur le genre et les TIC. Elle porte une réflexion sur le processus du Sommet Mondial sur la Société de l’Information (SMSI) et sur la récente Commission sur le Statut de la Femme, et explique quels sont les besoins urgents nécessaires pour rendre visible les dimensions du genre au sein des TIC, et au niveau des politiques.

Durant ses 23 ans de carrière, le docteur Nancy J. Hafkin fut une réelle pionnière dans le domaine du travail en réseau et du développement de l’information et des communications en Afrique. En fait, elle est considérée comme l’une des premières personnes à avoir pénétré dans la sphère des communications électroniques sur le continent africain. Elle a également fondé et dirigé le Système Panafricain d’Information pour le Développement, rattaché à la CEA, et fut membre de la direction depuis le jour de sa création en 1980 jusqu’en 1997. Le Dr Hafkin a joué un rôle central en facilitant le travail de l’APC, permettant la connectivité au courrier électronique dans plus de 10 pays dès le début des années 1990, avant qu’une connectivité complète à Internet ne devienne réalité dans la quasi-totalité du continent africain.

Le réseau virtualactivism.org décrit cette femme comme « une pionnière du travail en réseau et du développement de l’information et des communications en Afrique ». Née à New York, elle fit ses études à Boston et fit un doctorat sur l’histoire africaine, réalisant une thèse sur le commerce, la société et la politique du Mozambique. Lors d’une précédente interview, elle a déclaré : « durant mes années universitaires, j’étais très impliquée dans les mouvements étudiants de soutien, surtout dans les mouvements anti-apartheid et de soutien pour la libération des colonies portugaises d’Afrique. J’ai commencé à m’intéresser aux problèmes politiques des femmes et à leur sort en tant que sujet d’étude à la fin des années 1960, lorsque j’ai organisé un groupe d’étude sur les femmes et le ‘sous-développement’ de l’Afrique (selon le vocabulaire de l’époque) ».

Cheekay Cinco (membre de l’APC WNSP), originaire des Philippines, interroge maintenant Nancy Hafkin sur ses opinions concernant les TIC et le genre, en insistant sur leur rapport avec les problèmes politiques. L’entretien a lieu par le biais de Skype.

Selon Nancy Hafkin, le SMSI a eu beaucoup d’effets positifs, tels que la création du comité sur le genre, au cours duquel de nombreux défenseurs des droits des femmes et des TIC étaient présents pour soulever les problèmes liés au genre.

Ce fut quand même plus difficile lors de la deuxième phase du SMSI, pense-t-elle. Elle développe en ajoutant : « les deux principaux problèmes soulevés n’étaient pas ceux dont s’inquiétaient les défenseurs des TIC et des femmes. C’était assez difficile de mettre en évidence les problèmes de genre. Le gouvernement et le domaine des finances avaient bien des problèmes liés au genre... mais ceux-ci ne représentaient pas la priorité des défenseurs des TIC et des femmes ».

Selon elle, lors de la deuxième phase du SMSI qui eut lieu à Tunis, d’autres problèmes inquiétaient le rassemblement intergouvernemental. C’est seulement lors du forum que les problèmes de genre furent abordés.

Prenons le problème de l’exploitation et du trafic sexuels. Hafkin nous fait justement remarquer que ces problèmes d’une grande complexité ont été principalement amplifiés par des disputes concernant la difficulté de défendre le droit des femmes tout en tenant compte de la liberté d’expression. Et elle ajoute : « Il semblerait que seuls les aspects positifs des TIC aient été constatés. Mais les femmes voient bien le problème de leur exploitation. C’est une approche naïvement optimiste. »

« Je pense que le problème le plus fondamental réside dans le fait que les gens sont tout à fait conscients de la non-neutralité des TIC... et ce problème est le plus difficile à faire admettre...même si nous mettons toute la volonté du monde pour faire comprendre aux gens qu’il y a bel et bien des problèmes liés au genre dans tout ça. Il nous est très compliqué de convaincre ceux qui sont à l’origine du problème. » Et elle ajoute que « ces personnes sont comme aveugles et inconscientes de ces problèmes de genre ».

D’autre part, Nancy Hafkin pose le doigt sur un autre problème : beaucoup trop de défenseurs des droits de la femme sont complètement inconscients de ce que révèlent ces problèmes. Elle cite le cas d’un bureau dirigé et géré par des femmes dans un pays du Sud, auquel il fut demandé une contribution pour développer une politique sur les femmes et les TIC. Ce faisant, on constata que les personnes connaissaient les problèmes liés au genre. Mais en ce qui concerne une politique sur le genre et les TIC, personne ne fut capable de dire quoi que ce soit.

« La mission est d’éduquer les gens qui travaillent avec les TIC tout comme les défenseurs des droits de la femme pour leur faire prendre conscience du lien entre les TIC et les problèmes de genre », explique-t-elle. (Chacun doit se rendre compte qu’) une intervention doit avoir lieu dès la phase initiale de conception du projet ...plutôt qu’au point d’impact. »

Le Dr Hafkin insiste sur le fait que chacun doit se poser les questions suivantes : en quoi les choses de la vie affectent-elles différemment les hommes et les femmes ? Quelles en sont les raisons ?

Nancy a-t-elle observée une progression dans la manière dont les problèmes de genre au sein des TIC sont abordés ?

« En effet, j’ai pu constater une évolution très importante. Les gens sont devenus plus conscients des problèmes de genre qui existent au sein des TIC. En 1998, les pays ‘ développés’ se sont rendus compte des problèmes engendrés par la fracture numérique. Et pratiquement au même moment, les défenseurs des droits de la femme sont devenus plus actifs et ont mis ces problèmes en avant », remarque-t-elle.

Cependant, il reste énormément de travail à faire. « La conscience mondiale est là...mais il en faut toujours plus. Le problème a été soulevé devant le forum mondial, mais c’est à l’échelon local qu’il faut maintenant livrer bataille », dit-elle. « Il faut que localement, les gens soient conscients des processus mondiaux. Ainsi, cette conscience sera plus présente dans les pays en voie de développement que dans ceux où le processus est développé ».

Quant à l’impact international du Sommet Mondial de la Société de l’Information, elle pense qu’il n’était pas « suffisant ». Cependant, le Sommet a permis à la communauté des décisionnaires officiels du domaine des TIC de prendre conscience des problèmes liés au genre et aux TIC. Les membres de l’Union Internationale de la Télécommunication, les gouvernements faisant appel à des politiques de TIC et les hauts membres décisionnaires dans le domaine des TIC sont désormais au courant de la situation. Mais cela ne représente qu’un petit nombre de personnes.

Quelles sont, selon Nancy, les prochaines priorités ?

« La première serait une utilisation permanente de tous les médias pour continuer à soulever ces problèmes. Il faut également que ceux-ci soient traités dans toutes sortes de forums pour y travailler dans tous les milieux, à l’échelon local. C’est là le poids de la lutte. Il est également très important que cette lutte soit répandue grâce aux médias et que ceux-ci soient un moyen de parler des problèmes liés au genre, » a déclaré Hafkin. Et elle rajoute, optimiste, « Cela créera un impact... jusqu’au jour où tout cela sera considéré comme allant de soi ».

Sur la réunion de la Division pour l’Avancement de la Femme (DAW, « Division for the Advancement of Women »), qui eut lieu lors de la Commission de la Condition de la Femme, elle déclare : « Je n’ai pas l’impression que la DAW ait une compréhension suffisante de la lutte, bien que ce soit l’endroit idéal où l’égalité des sexes et les droits de la femme doivent être instaurés. »

Ceci, dit-elle, est le reflet du mouvement féministe global. Toutes les conférences et les assemblées féministes ne prêtent malheureusement pas attention aux TIC. Pourquoi ? Tout simplement parce que les gens sont inconscients de l’importance de ces problèmes. « Ces nouvelles TIC sont en train de prendre le pouvoir sur la vie des gens, mais cependant, nous souffrons encore de technophobie (qui est en grande partie liée au genre) », ajoute Nancy avec un regret flagrant.

Quant au problème de la domination des TIC au sein du mouvement féministe, elle déclare : « Il y a un manque de réalisme quant au fait que le cœur même du problème des femmes les plus pauvres du monde est la pauvreté engendrée par l’isolement et le manque d’éducation. C’est exactement sur ce point que les TIC peuvent agir de manière positive. S’il y avait plus de conscience, nous pourrions surmonter les difficultés rencontrées par les femmes lors de leur accès à ces outils et les sortir de la pauvreté. »

Hafkin explique qu’il est important « d’en faire plus au niveau de l’éducation, de l’apprentissage grâce à Internet... et des stratégies économiques (au-delà de l’esprit d’entreprise) ». Elle insiste également sur la nécessité de travailler encore plus pour l’amélioration économique de la vie des femmes, grâce aux TIC, et pas seulement par le biais du commerce électronique.

« La grande majorité des personnes utilise les TIC. Peu importe leur activité. (Les gens ont besoin) de constater l’amélioration que les TIC peuvent apporter à leur quotidien. »

Traduit par Caroline Lautour, stagiaire Aedev, Université d’Orléans, avec l’assistance de Maxime Ferreol, traducteur indépendant et bénévole pour Aedev.