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27 mai 2006 | Imprimer cette page

Femmes et TIC : Le cyberdialogue pour la Paix

par Caroline Lautour

Faire une place aux femmes à la table ronde de la paix : le Cyberdialogue pour la Paix, modèle d’utilisation des TIC pour servir cette grande cause.

Les femmes sont particulièrement touchées par les guerres et les conflits armés : à la fois de par leur statut de survivantes, et également par leur position au premier plan dans la prévention et la résolution de conflits, et dans les processus de paix. Mavic Cabrera-Balleza a pris part au Cyberdialogue pour la Paix (résultat d’un effort combiné entre le International Women’s Tribune Centre et l’Isis WICCE) qui regroupe 40 organisations féminines du monde entier grâce à « une assemblée mondiale en temps réel faisant intervenir l’ensemble des personnes appartenant à ces communautés par le biais de discussions sur Internet en audio et vidéo-conférences ». Une telle initiative n’a pas seulement lié les personnes travaillant sur ce projet, mais elle a aussi joué un rôle important dans l’établissement du rapport entre les politiques proposées au niveau international et les réalités du travail des femmes sur le terrain. L’article se terminera par quelques réflexions sur les défis et les recommandations liés à une utilisation efficace des TIC dans les processus de paix.

Mo est birmane. Elle et son mari ont fui le pays en 1989 afin d’échapper à la persécution de la junte militaire. Elle a laissé derrière elle ses parents, alors trop âgés et trop faibles pour effectuer ce voyage long et pénible vers la Thaïlande, pays voisin. Depuis, les parents de Mo sont décédés, et elle n’a jamais pu les revoir.

Aamira vient de la province de Cotabato, sur l’île de Mindano aux Philippines. Mais, elle n’y est pas retournée depuis plus de 20 ans ; en fait, aussi loin qu’elle s’en souvienne, sa famille a sans cesse déménagé d’un endroit à un autre. Les combats continus entre les forces rebelles Moro et les soldats du gouvernement ont pris entre deux feux la famille d’Aamira ainsi que quelques 82000 autres familles.

Thérèse, elle, est originaire de la République démocratique du Congo (RDC). Elle a survécu à un viol. La RDC est l’un des nombreux pays où cet acte est devenu une arme de guerre. On estime à plusieurs dizaines de milliers les viols et / ou mutilations infligés dans ce pays durant la dernière décennie. (Cabrera-Balleza, 2005)

L’impact des conflits violents sur les femmes.
Le vécu de Mo, d’Aamira et de Thérèse illustre l’impact des conflits violents sur les femmes. Sans vouloir renforcer l’image de victime des femmes, je voudrais m’exprimer brièvement sur ce sujet. Les femmes sont victimes d’actes violents variés ; et l’insécurité grandissante ainsi que la peur d’être attaquées les poussent souvent à fuir avec leur famille à fuir. Les femmes et les enfants représenteraient 80% des personnes déplacées et des réfugiés du monde. Elles fuient également car les hommes de leur famille ou de leur communauté sont détenus, ont fui ou sont sur le front, ou encore parce qu’ils les poussent à partir suite à l’effondrement des mécanismes traditionnels de protection. Il est fréquent que les femmes s’enfuient dans l’incertitude et le danger, car elles doivent se débrouiller seules et soutenir les personnes à charge avec des ressources limitées (ibid).

Les femmes doivent aussi supporter l’entière responsabilité de leurs enfants, de leurs aînés et parfois de toute la communauté en l’absence des hommes du village. Quelquefois, il arrive qu’elles décident de ne pas fuir les combats ou les hostilités menaçantes car elles et leur famille pensent que le fait même d’être une femme ou une mère les sauvera des folies meurtrières. Par conséquent, elles restent pour veiller sur leur famille et les nourrir. Mais l’absence des hommes, l’instabilité générale et l’anarchie accroissent l’insécurité des femmes qui sont bloquées dans ces situations, et aggravent la rupture des mécanismes traditionnels d’aide sur lesquels elles comptaient auparavant (ibid).

Le viol, la prostitution forcée, l’esclavage sexuel et la fécondation forcée sont des méthodes criminelles de guerre qui ont de plus en plus attiré l’attention ces dernières années, surtout grâce aux signalements de tels actes très fréquents durant les récents conflits. En réalité, les violences sexuelles ont toujours été utilisées contre les femmes et les jeunes filles ( et dans une moindre mesure, contre les hommes et les garçons) comme une forme de torture, dans le but de les dégrader, de les intimider et finalement pour vaincre et expulser les populations visées. (Comité International de la Croix Rouge, 2001)

Utiliser les TIC pour changer l’image des femmes qui se trouvent dans les situations de conflit.
Parce qu’elles supportent le poids des conflits violents, les femmes sont par conséquent en première ligne dans la prévention et la résolution de conflits, ainsi que dans les processus de paix. Elles ont pris plusieurs initiatives visant à transformer l’image de victimes négative et stéréotypée, que l’on attribue souvent aux femmes bloquées dans des situations conflictuelles violentes, en une image positive de parties prenantes autonomes et de participantes actives dans la quête d’une paix juste et durable. Cependant, l’idée d’utiliser les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) pour faciliter les dialogues de paix demeure un concept impopulaire parmi les femmes impliquées dans l’activisme pour la paix. Et ceci, malgré les nombreux exemples démontrant comment ces technologies ont été employées pour soutenir les bases de l’activisme, le travail en réseau et la mise en place du mouvement. Cependant, selon le International Women’s Tribune Centre, notre longue expérience dans l’usage des TIC pour faire entendre la voix des femmes dans la politique mondiale, dans les prises de décision et dans la mise en forme des rhétoriques politiques au niveau de la communauté, nous a appris que ces technologies ne sont pas uniquement des moyens de communication et des sources de connaissance rapides et bon marché.

En octobre 2005, à l’occasion du 5ème anniversaire de l’adoption de la Résolution 1325 par le Conseil de Sécurité de l’ONU (un document qui a fait date et qui marque la première fois que le Conseil de Sécurité traite le problème de l’impact disproportionné et unique des conflits armés sur les femmes, et reconnaît les contributions de ces dernières sur la prévention et la résolution de conflits, sur le maintien et les processus de paix), nous, membres de l’IWTC, avons lancé le Cyberdialogue pour la Paix en partenariat avec Isis WICCE. Ce Cyberdialogue a réuni des femmes ouvrières de la paix venant du Népal, des Philippines, du Timor Leste, de l’Ouganda et du Zimbabwe, représentant 40 organisations féminines lors d’une assemblée mondiale en temps réel faisant intervenir l’ensemble des personnes appartenant à ces communautés, au moyen de discussions sur Internet en audio et vidéo-conférences. Cet évènement a mis en relation les femmes travaillant sur les processus de paix et sur les résolutions de conflits au niveau national et communautaire avec des défenseurs des droits des femmes, avec des politiciens et des diplomates se réunissant à l’ONU, ainsi qu’avec des femmes assistant au Forum de l’AWID à Bangkok en Thaïlande. Parmi les participants présents à New York se trouvaient le personnel de la mission canadienne aux Nations-Unies, des femmes activistes de la République démocratique du Congo, de Birmanie et des Etats-Unis, ainsi que Rachel Mayanja, Conseillère Spéciale auprès du Secrétaire général sur les questions liées au genre et à la promotion de la femme. L’élan principal du Cyberdialogue pour la Paix fut l’effort apporté des femmes dans la mise en œuvre la Résolution 1325 du Conseil de Sécurité de l’ONU, ainsi que les lacunes et les défis auxquels elles furent confrontées en y travaillant. Rachel Mayanja nota les inquiétudes et les suggestions des femmes et se fit leur porte-parole lors du Débat Ouvert du Conseil de Sécurité de l’ONU, qui eut lieu tout de suite après le Cyberdialogue pour la Paix.

Les discussions qui eurent lieu pendant le Cyberdialogue furent enregistrées, éditées et utilisées pour des reportages, des annonces publiques et des docudrames radiophoniques en anglais, en luganda et en swahili. Ces productions radiophoniques, qui mettent en relief le rôle des femmes dans le processus de paix et dans la reconstruction, sont actuellement diffusées sur différentes stations de radio en Ouganda et dans d’autres pays d’Afrique. Le Cyberdialogue pour la Paix associe le pouvoir des nouvelles technologies de l’information et de la communication à la vaste portée radiophonique pour permettre aux femmes actives dans la recherche de la paix nationale et communautaire de prendre place dans les processus de paix, aux côtés des politiciens et des défenseurs des droits des femmes au niveau national. En même temps, les productions radiophoniques ont également permis de toucher et d’informer un nombre plus grand de femmes appartenant à ces communautés.

Le Cyberdialogue représente un lien important dans le processus de formation de la mise en relation entre les politiques proposées au niveau mondial et les réalités auxquelles les femmes doivent faire face au niveau local. Cet exercice s’est révélé efficace en permettant aux voix locales d’être entendues partout dans le monde tout en donnant au débat mondial un sens à l’échelon local. De plus, cette manifestation est un bel exemple d’usage innovant des TIC, qui consolide des efforts communs pour la résolution et la prévention de conflits et pour les processus de paix en améliorant les canaux et les modalités de communication, d’information, de dissémination, de partage des connaissances et de l’apprentissage collectif dans les espaces virtuels, surtout lorsque des interactions physiques sont impossibles à cause de la distance géographique, du manque de ressources et dans certains cas, à cause de l’instabilité politique. Il consolide la vision holistique de la transformation du conflit et du processus de paix en tant que processus complexes basés sur des principes d’inclusion et de dialogue efficaces, pouvant mener à la confiance, au respect et à l’acceptation mutuelle des différences.

Si l’on considère plus largement les objectifs organisationnels de l’IWTC, le Cyberdialogue fait partie intégrante de nos efforts continus visant au développement d’un groupe central parmi une communauté de présentateurs radio, de journalistes éditoriaux et d’autres professionnels des médias, qui assurera l’information en continu pour les femmes à une échelle nationale et communautaire. Cette information concernera l’utilisation d’une politique globale telle que la Résolution 1325 de l’ONU, tout comme l’existence de nouveaux mécanismes légaux et leurs utilisations possibles pour protéger et promouvoir les droits des femmes.

Défis et recommandations pour un usage efficace des TIC dans les processus de paix.
En plus de faire part de notre enthousiasme dû à un retour positif et à la portée considérable du Cyberdialogue, nous aimerions souligner que l’utilisation des TIC, qui a permis aux femmes de participer aux processus de paix et de reconstructions, a pour unique but d’améliorer les bases de résolution de conflits et des techniques de pacification traditionnelles et d’aider à renforcer les processus de paix déjà en place. Le succès de chaque effort pour trouver des solutions durables aux conflits risque d’être fragilisé et les TIC pourraient même aggraver des conflits existants ou à en créer de nouveaux si elles ne sont pas manipulées avec précaution et raison, ou avec des structures de soutien et des cadres holistiques, nécessaires car ils facilitent la résolution de conflits et les processus de paix. Les cas d’usage abusif de TIC, surtout sur Internet, avec la propagation de discours et de crimes haineux, tout comme l’étalage de l’information concernant la construction d’armes et leur accès, peuvent en témoigner.

Il est également nécessaire que nous traitions en continu les questions d’accès, dont : l’accessibilité aux technologies, la disponibilité et la stabilité des infrastructures de base, la nécessité d’une capacité constante à créer des programmes et à utiliser facilement l’assistance technique. Lors de notre expérience du Cyberdialogue, nous avons dû faire face à de nombreux défis. En voici quelques exemples :
· Le manque de connection stable à Internet qui a empêché les femmes du Pacifique de participer ;
· Une alimentation électrique inconstante en Ouganda qui a également empêché les femmes du pays de participer à la totalité de la conversation ;
· L’incompatibilité dans le domaine de la configuration technique entre les participantes : les femmes du Timor Leste ont eu besoin de beaucoup de temps pour se connecter, tandis que les Allemandes n’ont pas pu se connecter du tout ;
· Un manque global de familiarité avec la technologie : certaines femmes ne savaient même pas comment ouvrir une session sur Internet ;
· La connexion bas-débit à Internet : certaines participantes n’utilisaient que la connection par réseau commuté, et pour avoir une réception claire et en direct, une large bande passante était nécessaire.

En conclusion, il faut se demander si l’accès aux TIC assurerait automatiquement leur adoption et mènerait, par conséquent, à l’émancipation des populations. En tant qu’entrepreneurs sociaux, les organisations de femmes qui utilisent les TIC dans leurs œuvres de soutien doivent être désireuses d’investir dans la construction et/ ou le renforcement de structures sociétales qui donnent plus de moyens aux communautés locales, dans le sens où elles améliorent les bases de l’activisme et produisent de nouvelles configurations de dirigeants.

L’IWTC espère pouvoir organiser plus de Cyberdialogues pour la Paix et nous nous engageons à explorer sans cesse l’usage des TIC et des autres moyens créatifs pour assurer une participation active des femmes dans les processus de paix et de reconstruction. Avec ceci, et avec tous les autres efforts significatifs des différents secteurs et acteurs sociaux qui travaillent ensemble pour obtenir l’égalité des sexes et l’émancipation de la femme en tant que conditions pour une paix juste et durable, peut-être que des femmes comme Mo, Aamira et Thérèse pourront bientôt s’asseoir à la table de paix.

Article source traduit par Caroline Lautour, stagiaire Aedev : "Reclaiming women’s space at the peace table : the Peacebuilding Cyberdialogue as a model of using ICTs for peacebuilding", Mavic Cabrera-Balleza ([International Women’s Tribune Centre) >>http://www.genderit.org