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1er décembre 2005 | Imprimer cette page

Sommes-nous en train de créer des ponts pour les technologies de pointe ou des pipelines pour les déchets ?

L’industrie de l’électronique et de l’informatique est la plus importante des industries manufacturières et celle qui se développe le plus rapidement. En conséquence de cet essor remarquable et du phénomène d’obsolescence rapide des produits, les déchets d’équipements électroniques, ou e-déchets, sont maintenant vus comme le flot de déchets qui grossit le plus rapidement dans le monde industrialisé.

Alors que ce nouveau flot de déchets aurait de toute façon des conséquences sur l’environnement du point de vue de la consommation de ressources et d’énergie, en conséquence de l’utilisation répandue d’agents chimiques toxiques dans les équipements actuels de haute technologie, tels que les retardateurs de flamme bromés dans les matières plastiques et les circuits imprimés, les alliages de béryllium dans les connecteurs, les soudures à base de plomb et d’étain, les tubes cathodiques chargés de plomb et de baryum, les lampes au mercure, etc., la plupart de ces déchets sont en plus des déchets dangereux. Ce fait a été reconnu par la loi internationale dans le traité de Bâle - un traité visant à contrôler et minimiser les déplacements transfrontaliers de déchets dangereux.
De plus en plus, le taux de croissance de l’informatique dans les pays en voie de développement atteint également une ampleur astronomique. Il y a non seulement parmi les populations des pays en voie de développement un désir naturel de rester à jour dans les développements technologiques afin de rivaliser et de communiquer dans un monde s’internationalisant sans cesse, mais certaines des dernières technologies, telles que l’Internet et les téléphones portables, ont effectivement permis à ces pays de surmonter les problèmes endémiques de développement dus une infrastructure inadéquate (par exemple les lignes téléphoniques terrestres, les bibliothèques, etc.).

A cause du manque de ressources financières disponibles pour la plupart des gens dans les pays en voie de développement, une grosse partie de la croissance du secteur informatique de ces pays a été alimentée par l’importation d’équipements usagés de pays développés et riches dont les consommateurs ne sont que trop heureux de trouver des acheteurs pour leur matériel. En conséquence, de nombreux courtiers et entreprises se sont mis à faire passer des équipements d’occasion du Nord vers le Sud, des riches vers les pauvres.
Cela a l’air d’être une situation où tout le monde gagne : le Nord peut se débarrasser de la plupart de ses montagnes de déchets électroniques qui menacent les nappes phréatiques par les enfouissements de déchets et qui s’avèrent être un grave fardeau pour les municipalités locales et, par la même occasion, ceux qui sont trop pauvres pour pouvoir acheter des équipements neufs se voient avantagés par la situation.
De plus, on pourrait prétendre que cela représente une victoire pour l’environnement puisque la main-d’oeuvre peu onéreuse des pays en voie de développement peut rendre possible la réparation et la réutilisation des vieux équipements, leur donnant une durée de vie plus longue et ainsi le besoin de fabriquer de nouveaux produits serait prétendument anticipé.

Malheureusement, la dernière enquête du Basel Action Network à Lagos au Nigeria, un nouveau foyer de croissance des nouvelles technologies et d’esprit d’entreprise impressionnant, révèle que ces visions ne sont que des illusions. Vue au niveau du sol, l’importation massive d’équipements usagés est l’histoire d’une réussite sérieusement assombrie par la fumée d’un désastre grandissant qui touche l’environnement et la santé. La réalité est que le moteur de ce nouveau commerce en plein essor n’est pas l’altruisme mais plutôt les immenses bénéfices qu’il peut générer, et les personnes impliquées sont inconscientes, ou peu soucieuses, des conséquences néfastes de ces échanges.
Trop souvent, des justifications telles que « la création de ponts sur le fossé numérique » sont utilisées comme excuses pour obscurcir et ignorer le fait que ces ponts font aussi office de pipelines pour des déchets toxiques vers certains des pays et des communautés les plus pauvres du monde. Alors que l’on prétend combler le « fossé numérique », on crée des « décharges numériques ».

Avec le scénario actuel d’écoulement mondial d’équipements électroniques usagés, dont on observe les débuts à Lagos au Nigeria, les pays riches perdent une occasion de permettre à leurs propres infrastructures nationales de recyclage, à leurs technologies propres et au développement de conceptions novatrices d’empêcher la réutilisation d’agents toxiques. Et en même temps, les pays en voie de développement plient de plus en plus sous le fardeau disproportionné des « cyber-déchets » mondiaux.

Selon ceux qui cherchent à tirer le plus d’avantages de ce commerce d’importation - l’association professionnelle nigériane des revendeurs d’ordinateurs (CAPDAN) - 75% des équipements informatiques d’occasion importés sont de la « camelote » et ne sont pas économiquement réparables ou revendables. Et selon d’autres spécialistes locaux de ce commerce, on estime à 500 le nombre de conteneurs de bouts d’ordinateurs usagés en divers états et de tous âges qui entrent dans le pays chaque mois. Il est dit que chaque conteneur contient environ 800 ordinateurs ou moniteurs, ce qui en représente donc 400 000 arrivant chaque mois. On pense que cette quantité va suivre la progression rapide qui a déjà été observée au cours des quelques dernières années. Nous avons toutes les raisons de croire que le commerce d’équipements électroniques usagés qui a lieu au Nigeria n’est qu’un exemple de ce qui a lieu de plus en plus tous les jours dans les ports des pays en voie de développement dans le monde, et assurément en Afrique.

Même si l’Afrique possédait des systèmes de pointe pour la gestion des déchets, un tel fardeau disproportionné de déchets toxiques sur des peuples et environnements d’Afrique serait une injustice environnementale. Mais en fait, le manque de structure de recyclage des déchets au Nigeria et dans d’autres nations africaines signifie que ces matériels inutiles importés terminent dans les pires exemples au monde de gestion des déchets - le Basel Action Network a assisté à des décharges officielles et officieuses où des toxines sont facilement filtrées dans les nappes phréatiques proches de la surface et sont systématiquement brûlées, émettant des agents chimiques toxiques qui se répandent dans l’air, tels que des dioxines, des hydrocarbures aromatiques polycycliques et des métaux lourds.

Ce type de commerce d’agents toxiques très nuisibles, semblable à de nombreux égards à l’exportation de déchets informatiques révélée dans le rapport « Exporting Harm », est précisément le type d’échanges que la communauté mondiale a cherché à interdire vers la fin des années 80 avec l’adoption de la Convention de Bâle. En effet, une quantité considérable de ce commerce en plein essor vers l’Afrique et probablement dans tout le monde développé est en fait illégale selon la Convention de Bâle. Il semble cependant que bien trop de gouvernements font la sourde oreille et échouent de manière spectaculaire dans l’application et la mise en œuvre de la Convention pour les déchets électroniques issus des consommateurs en manquant de demander des tests adéquats permettant de certifier l’état de marche et la qualité des équipements afin de veiller à ce qu’ils ne soient pas sujets à un commerce de déchets dangereux.
Le pire acteur sur cette liste, les Etats-Unis, refuse même de ratifier la Convention de Bâle, qui est aujourd’hui ratifiée par 165 nations. Il n’y a que trois pays dans le monde entier qui ont signé la Convention (indiquant leur accord et leur intention de la ratifier) mais qui ne l’ont jamais ratifiée : Haïti, l’Afghanistan et les Etats-Unis. Alors que l’Afghanistan et Haïti font partie des pays les plus pauvres sur Terre et contribuent dans des proportions négligeables au poids des déchets toxiques mondiaux, les Etats-Unis sont les plus gros producteurs de déchets par personne. Etant le seul pays riche absent au tableau de l’unique traité mondial sur les déchets, les Etats-Unis peuvent être considérés comme un exemple remarquable d’irresponsabilité. La politique des Etats-Unis sur les déchets électroniques est négligente et ils ne s’en cachent pas - même au point de ne pas mettre en oeuvre les traités de l’OCDE qui exigent des contrôles sur toutes les exportations de déchets dangereux. Il en est de même pour le Canada qui, bien qu’étant théoriquement membre de la Convention de Bâle, semble résolu à ignorer la liste des déchets répertoriés dans la Convention afin d’éviter le contrôle des exportations de déchets électroniques.
Dans le reste du monde, pour les nations qui reconnaissent que ces exportations de déchets électroniques risquent d’être de la « cyber-contrebande », il est temps pour eux de commencer à faire respecter avec vigilance les lois existantes et de prendre les dispositions nécessaires pour faire la distinction entre le commerce légitime menant à la réutilisation et celui qui doit être contrôlé ou interdit en accord avec la Convention de Bâle. L’Europe, en particulier, doit tenir compte du fait que l’arrivée de la directive WEEE (Waste from Electronic and Electrical Equipment, déchets issus des équipements électroniques et électriques) va mener à une croissance des volumes de déchets électroniques collectés, ce qui, sans l’application adéquate du règlement sur le transfert de déchets (Waste Shipment Regulation), peut se traduire par un tsunami de déchets électroniques déferlant de ports en ports.

En parallèle de la répression de ce commerce illégitime, il faut assister le Nigeria et les autres pays en voie de développement dans la création de systèmes de gestion de déchets respectueux de l’environnement. Cet effort ne doit en aucun cas être lié aux exportations de déchets dangereux vers ces pays, mais il doit plutôt être considéré comme une nécessité pour tous les pays qui doivent gérer des déchets de tous types. Une gestion adéquate des déchets est aussi vitale pour une société qu’un air propre, une eau propre et de la nourriture propre puisque aujourd’hui, sans cette gestion, nous n’aurions aucune des choses que nous avons considérées comme acquises depuis l’aube des temps.

Cette récente enquête du Basel Action Network a révélé que le Nigeria possède en effet une capacité remarquable à effectuer des opérations de réparation et de remise à neuf demandant de grandes compétences. Si le matériel en question était conçu dans l’avenir proche, ou même maintenant, pour être sans danger, si des contrôles appropriés étaient mis en oeuvre dans le cadre de la Convention de Bâle pour se garantir contre le transfert de déchets dangereux, alors le commerce d’équipements électroniques vers le Nigeria et les pays similaires pourrait s’approcher du rêve de scénario où tout le monde est gagnant, les nations qui exportent comme celles qui importent. De cette façon, la longévité des produits pourrait bien être étendue par le biais des exportations tout en aidant des pays comme le Nigeria pourrait à rattraper rapidement l’ère de l’information.

Ceci est donc notre plus grande recommandation. Les gouvernements doivent faire pression sur les fabricants pour qu’ils suppriment aussi tôt que possible les agents chimiques toxiques de cette industrie qui prolifère de façon massive. En attendant que cela soit fait, il faut systématiquement et strictement mettre en application la Convention de Bâle pour les écoulements de déchets dangereux.
Heureusement, certains pays ont déjà pris de telles mesures de responsabilité. L’Australie s’est penchée sur le problème décrit dans ce rapport avant la plupart des autres pays et met aujourd’hui en oeuvre des lois qui exigent l’examen complet des déchets électroniques pour certifier qu’ils sont conformes à la Convention de Bâle avant de les exporter.

Le Basel Action Network a aussi souligné le nombre de consommateurs qui ne prennent pas actuellement la responsabilité de leurs déchets, que ce soit d’un point de vue écologique ou concernant la protection des informations privés. Dans le cadre de son enquête, le Basel Action Network a collecté des disques durs et a trouvé une quantité scandaleuse d’informations privées, exportées avec les déchets toxiques, qui devraient être protégées coûte que coûte.
Par conséquent, il faut prier les consommateurs d’équipements électroniques, et surtout les gros consommateurs tels que les banques, les entreprises transnationales, les agences gouvernementales, les universités, les systèmes scolaires, etc., de faire preuve de diligence pour la totalité de leur chaîne de déchets. Toutes les entreprises et tous les citoyens doivent veiller à ce qu’aucun de leurs déchets électroniques ne soit envoyé aux milliers de courtiers en e-déchets et aux soi-disant recycleurs qui offrent aujourd’hui des prix bas et des promesses en l’air.
Il faut s’employer à déceler les fausses promesses de « recyclage ou réparation » et celles qui vous assurent que l’on peut vous « débarrasser » de votre vieil ordinateur. Il se peut que le moyen magique de vous en « débarrasser » consiste en une décharge qui brûle de l’autre côté de la planète.

Traduit de l’anglais par Maxime Ferréol
avec l’autorisation de Basel Action Network
version orginale "Are We Building High Tech Bridge or Waste Pipeline ? "