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6 juin 2005 | Imprimer cette page

UNE MALADIE OUBLIEE

par Danielle Beaugendre

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Les coupables :
l’anophèle et le plasmodium

Le paludisme est une « vieille » maladie. Elle est apparue sans doute avec la sédentarisation des populations néolithiques il y a plus de 7000 ans. C’est aussi une « jeune » maladie, puisqu’elle ne fut identifiée qu’en 1880. On pensait à l’origine que cette maladie provenait de l’air malsain des zones marécageuses, d’où le nom de paludisme, dérivé de l’ancien français « palud », marais. Les anglo-saxons utilisent l’italien « malaria », « mauvais air ». A la fin du XIXème siècle, les scientifiques ont découvert la véritable cause du paludisme : un parasite unicellulaire appelé plasmodium. C’est encore après qu’ils comprirent que le parasite était transmis d’une personne à une autre par les piqûres d’un moustique, l’anophèle femelle, qui a besoin de sang pour nourrir ses œufs. Le paludisme est une maladie endémique, qui peut connaître aussi des formes épidémiques.

L’aire d’extension du paludisme touche aujourd’hui les régions tropicales et subtropicales, [1]. Sa géographie est également calquée sur celle de la pauvreté. Ce parasite, qui fait preuve d’une grande résistance et d’une constante adaptation aux médicaments, est à la fois cause et conséquence du sous développement.

- Une « arme de destruction massive »

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Le paludisme, 1ère cause de mortalit infantile

L’Afrique subsaharienne concentre 90% des 300 à 500 millions de cas d’impaludation annuels dans le monde. C’est aussi là que se déplorent 90% des décès dus au paludisme. Il est la première cause de mortalité infantile, en tuant un enfant africain toutes les trente secondes. Il coûte la vie chaque année à plus d’un million de personnes, alors que dix nouveaux cas surgissent par seconde. [2]

Il existe quatre types de paludisme humain [3]. Le plus répandu en Afrique est aussi le plus dangereux, le Plasmodium falciparum. C’est lui le tueur, et des signes inquiétants témoignent de l’extension de ce type de paludisme à des régions autrefois épargnées, ainsi qu’à sa résurgence dans des zones où il avait disparu.

- Les symptômes et les effets de la maladie


Les parasites contaminent le foie et les globules rouges, y subissent des transformations qui le rendent capable de contaminer à nouveau un hôte humain lorsque le moustique femelle prend son repas de sang suivant, 10 ou 14 jours plus tard.
La crise se produit dans un délai de 9 à 14 jours et s’accompagne en règle générale de symptômes grippaux, fièvre, céphalées, vomissements. Les enfants sont vulnérables au paludisme dès l’âge de 4 mois, et ont entre 1,6 et 5,4 accès chaque année. Il provoque des anémies pernicieuses, et en cas de paludisme cérébral, il entraîne coma, convulsions, qui, en cas de survie, laissent des séquelles neurologiques irréversibles : cécité, épilepsie, troubles de l’attention, de l’élocution, aboulie, lèsant gravement l’insertion scolaire, sociale et tout simplement la dignité humaine.

- Aspects économiques du paludisme

La douleur et les souffrances humaines causées par la maladie sont au delà de toute comptabilité…
Evaluer l’impact économique du paludisme n’est cependant pas sans intérêt
Les cartes ci- contre sont claires : paludisme et pauvreté s’entretiennent mutuellement.

La croissance économique annuelle dans les pays de forte transmission palustre a toujours été inférieure à celle des pays sans paludisme. Le déficit annuel de croissance pourrait atteindre 1,3% pour certains pays d’Afrique.
Le coût direct du paludisme recouvre les dépenses individuelles et publiques pour la prévention et le traitement de la maladie. Dans certains pays fortement impaludés, les dépenses peuvent représenter jusqu’à 40% des dépenses de santé publique, 30 à 50% des admissions hospitalières et jusqu’à 50% des consultations externes.

Le coût indirect du paludisme inclut la perte de productivité ou de revenu associé à la maladie ou au décès. Par ailleurs, le risque de contracter le paludisme dans les zones endémiques, peut dissuader les investisseurs nationaux ou étrangers d’y investir, bloquer le tourisme.. et toute une chaîne économique.

- Prévenir

Mis en place dans les années 60 par l’OMS [4], les programmes de prévention par les insecticides ont été mal relayées par les structures sanitaires locales souvent fragiles. Il existe pourtant des solutions simples efficaces et d’un prix abordable. A l’initiative Faire Reculer le Paludisme (FRP) [5], née en 1998, répondit la Déclaration d’Abuja, en avril 2000, faite par des chefs d’Etats africains décidés à renforcer les interventions.

L’usage des moustiquaires imprégnées avec un insecticide, réduit de 20% la mortalité chez les enfants de moins de 5 ans : cela équivaut à la prévention de près de un demi million de décès par an en Afrique subsaharienne ! Les moustiquaires coûtent environ 2 dollars US, et l’insecticide pour les traiter 0,5 dollar US, par an.

Il est nécessaire de réimprégner les moustiquaires tous les 6 à 12 mois. L’opération s’est révélée très délicate à mettre en œuvre, mais la mise au point récente d’une moustiquaire dont le traitement résiste au lavage et dont l’efficacité dure 4 ans, ouvre d’intéressantes perspectives.

- Soigner

Les antipaludiques sont connus depuis longtemps : la quinine fut leur ancêtre, elle est encore utilisée mais elle est chère. Puis il y eut la nivaquine, la chloroquine, qui ne sont pas sans effets secondaires. Le moins cher actuellement est la SP (sulfadoxinepyrimethanine), un substitut de la chloroquine, très efficace contre l’anémie pernicieuse chez la femme enceinte et le nourrisson. Son coût : entre 0,3 et 0,1 dollar US.

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Artemisia annua
De la famille des armoises, elle se cultive..

Mais le parasite s’est habitué [6] aux médications traditionnelles : selon MSF, les cas de paludisme ont connu un quadruplement , la mortalité associée un triplement depuis les années 70. En 2000, MSF plaide pour l’importation de médicaments à base d’artémisine (ART), principe actif d’une plante utilisée comme anti-fièvre depuis plus de 1000 ans en Chine, l’Artemisia annua. Les dérivés de l’ART ont une action plus rapide et de 5 à 10 fois plus efficace que les molécules habituelles, et sont sans effets secondaires.
Préconisée par l’OMS depuis 2001, la meilleure solution réside en une Combinaison Thérapeutique à base d’Artémisine (CTA), association entre l’ART et un anti- paludique classique.

- Rien n’est simple

On le voit, la prévention et la guérison sont possibles. La lutte à grande échelle contre la maladie peut aboutir à des résultats satisfaisants. Alors, pourquoi les progrès sont-ils si lents à venir ?

D’abord parce que les grands laboratoires n’ont jamais investi avec enthousiasme dans l’artémisine, dont les propriétés sont pourtant bien connues. Mais son marché est un marché "pauvre", sans espoir de rentabilité.

Par ailleurs, les médicaments CTA doivent, pour être agrées par l’OMS, suivre une procédure de préqualification. Cela prend du temps, car « il faut tester non seulement l’efficacité mais aussi la toxicité et la stabilité des produits » [7]. Laboratoires et militants humanitaires trouvent tout de même que l’OMS est très pointilleuse, vu le besoin urgent de médicaments ! A ce jour un seul médicament , le Coartem [8], a reçu sa préqualification. Employé au Natal en Afrique du sud, il s’est révélé très efficace.

Autre goulet d’étranglement : le prix de ces médicaments. 2,4 dollars US pour une dose adulte, 0,9 pour un enfant (contre 0,3 et 0,1 dollar pour les médicaments précédents). Alléger les procédures de qualification, celle du dépôt de brevets, inciter les laboratoires à produire en plus grande quantité réduirait forcément les coûts. « Des médicaments à moins de 1 dollar la dose d’ici 3 à 5 ans, ce n’est pas une utopie » [9] .

- Revenons aux moustiquaires

L’une des cibles du Sommet d’Abuja était de faire en sorte que 60% des populations exposées dorment sous des moustiquaires imprégnées d’insecticide avant 2005. Ce n’est pas encore le cas : seule l’Erythrée y est parvenue. Au Malawi, dans certaines régions du Sénégal, le taux approcherait les 40%. Au Togo, une campagne de distribution gratuite à l’occasion de la vaccination contre la rougeole aurait permis de fournir une moustiquaire imprégnée à 98% des ménages ayant un enfant de moins de 5 ans.

Dans plus de 14 pays africains, le nombre de moustiquaires a décuplé entre 1999 et 2004.
Ce ne sont pas des résultats négligeables, mais il faut encore faire mieux : le prix des moustiquaires fait encore reculer les plus pauvres, l’imprégnation régulière est une opération délicate, on l’a vu, et il s’agit aussi de développer « la culture » de la moustiquaire chez des populations qui ne l’ont jamais utilisée auparavant.

- Le fonds mondial suivra-t-il ?

Les sommes nécessaires représentent une fraction des 3 milliards de dollars d’engagements totaux sur deux ans approuvés en juin 2004.
Pourtant l’OMS l’avoue carrément : le coût des besoins en CTA excède de loin la capacité de financement du Fonds mondial pour la santé. Certains observateurs [10] ont pu ironiser sur le fait que de l’argent avait été gaspillé en achats de médicaments peu coûteux mais inefficaces…..

Seuls 41 milliards de dollars ont été jusque là affectés à l’achat de CTA par les pays africains. Résultat : sur 15 pays l’ayant officiellement adoptée, seuls 5 emploient effectivement cette nouvelle thérapie.
Lors des prochaines réunions du Fonds mondial, le sort réservé aux médicaments à base d’artémisine aura valeur de test.

- Conclusion

En octobre 2004, les journaux titraient : « Mise au point d’un vaccin contre le paludisme porteur d’espoir » [11] Lors d’une étude menée au Mozambique sur plus de 2000 enfants âgés de 1 à 4 ans, le nouveau vaccin s’est révélé efficace pour près d’1/3 d’entre eux. Il a aussi permis de réduire de 58% le risque de contracter cette maladie. De longues études sont maintenant nécessaires pour démontrer que les effets positifs du vaccin sont durables. Pour une éventuelle commercialisation en 2010.

Il faudra encore batailler ferme pour qu’il soit accessible à ceux qui en ont besoin. Et, pour ne pas le condamner à l’oubli, éduquer, écrire, parler encore et encore du paludisme.

- Pour aller plus loin :

- Des exemples de réussites locales sur le site de la Banque mondiale.

- Les documents photographiques et cartographiques, ainsi que les "fiches" techniques sur le paludisme ont été empruntés au site de Faire Reculer le Paludisme.

- Et aussi

- Et aussi.

- Un article de Barbara Vignaux, "Le paludisme, maladie oubliée", dans la revue bimestrielle du Monde diplomatique "Manière de voir", n°79 février-mars 2005. La lecture de ce numéro, intitulé "Résistances africaines", est d’ailleurs à recommander.

- Articles du Monde des 16 et 17 octobre 2004

- Et puis vous pouvez cultiver votre jardin. Ce site vous dit tout sur la culture de l’Artemisia annua.


[1La maladie a été éliminée des régions tempérées au milieu du XXème siècle

[2Estimations OMS, Banque mondiale, MSF, The Lancet.

[3Le Plasmodium vivax, le P. malariae, le P. ovale, le P. falciparum, en forme de faux.

[4Organisation Mondiale de la Santé

[5Ou Roll Back Malaria, RBM

[6On parle alors de pharmacorésistance.

[7Selon le représentant de l’OMS à Bujumbura, le docteur Abd El-Abassi.

[8Fabriqué par un laboratoire suisse.

[9Auteur cité ci-dessus

[10The Lancet, revue médicale britannique , début 2004

[11Par un grand groupe pharmaceutique britannique. Le Monde, 15/10/04, agence Reuters. 25 vaccins sont actuellement l’objet d’essais cliniques.