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8 mai 2005 | Imprimer cette page

IL Y A CINQUANTE ANS , BANDOUNG

par Danielle Beaugendre

22 avril 2005 : 45 chefs d’Etats africains et asiatiques, ainsi que le secrétaire général de l’ONU, Koffi Annan, sont présents en Indonésie pour commémorer le premier sommet afro-asiatique de l’histoire, celui de Bandoung.

La conférence qui s’y tint du 18 au 25 avril 1955, ouvre le rideau sur un nouvel « acteur » de la scène internationale, le Tiers monde.
Vingt neuf nations y sont conviées. Elles représentent alors plus de la moitié de l’humanité [1] mais seulement 8% de ses richesses.
A cette date, si l’Asie est presque entièrement émancipée, ce n’est pas le cas de l’Afrique.C’est pourquoi la conférence est plus asiatique qu’africaine.

Comme tout acte de naissance, Bandoung est un moment émouvant de l’histoire des hommes. Les "principes" qui y furent définis dans l’enthousiasme, devaient ouvrir la voie de la solidarité, de la paix, du développement.

Ce formidable espoir a été décu. Les fruits de Bandoung furent des fruits amers.

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Ceux de Bandoung

- Les idéaux de Bandoung

Ils ont soulevé d’enthousiasme ceux que l’on va bientôt appeler les "tiers-mondistes", intellectuels tels Aimé Césaire, Frantz Fanon, deux Antillais, Jean Paul Sartre, qui présente la paysannerie opprimée du Tiers- monde comme "la classe radicale", celle d’où viendra le salut.

Les Principes formulés à Bandoung sont limpides.

- Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le colonialisme sous toutes ses formes, est un mal auquel il doit être mis fin rapidement.
- Souveraineté et égalité entre toutes les nations, grandes et petites.
- Refus de toute pression de la part des grandes puissances et de toute ingérence dans les affaires intérieures des Etats.
- Règlement, par voie pacifique, de tous les différends.
- Désarmement.
- Interdiction des armes atomiques.
- L’autre héritage : une "troisième voie", dans un monde bipolaire

- Bandoung c’est aussi l’émergence du non-alignement.

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Nasser, Tito, Nehru, (photo 1956)
Ils sont à l’origine des Non Alignés

Trois chefs d’Etat, Nehru, Tito, le seul chef d’Etat européen invité à la Conférence, rejoints par Nasser, fondent le Mouvement des Non Alignés. Ils préconisent le « neutralisme », c’est à dire qu’ils refusent de prendre parti pour l’une ou l’autre des deux idéologies dominantes, communisme, capitalisme, et les pays qui les défendent, EU et URSS. Ni l’un ni l’autre n’avaient d’ailleurs été invités, à leur grand désappointement.

Les bases du MNA (Mouvement des Non Alignés,) furent jetées dès 1956, et en 1961, à la Conférence de Belgrade, chez Tito [2], il devient une organisation qui trouvera audience aux Nations Unies (le Groupe des 77). Il acquiert la dimension tri-continentale en s’ouvrant à l’Amérique latine.

Rien ne s’est passé comme prévu.

- Il devait être mis fin au colonialisme par des voies pacifiques.

Ce fut tout le contraire. En vérité,le processus fut long et douloureux.

L’acte de naissance du Tiers- Etat de la planète est scruté avec méfiance, par Moscou, par Washington, par Paris aussi. Le "Tiers-mondisme" n’est pas le fait des gouvernements, même de gauche..

Si le Maroc et la Tunisie obtiennent, non sans mal, leur indépendance en 1956, l’Algérie, elle, entre en « rébellion » ( 1er novembre 1954) [3]. La France, après sa défaite cuisante en Indochine [4], s’arque boute sur ses positions en Algérie. L’année suivante, le gouvernement de Guy Mollet, parti socialiste, lance avec l’Angleterre et Israël, une expédition contre l’Egypte de Nasser qui vient de nationaliser le canal de Suez (juin 1956)...
La guerre d’Algérie se prolonge jusqu’en 1962, laissant des blessures profondes et encore mal cicatrisées des deux côtés de la Méditerranée.

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Nelson Mandela

Le Portugal et ses colonies s’enfoncent dès 1960 dans une cruelle guerre coloniale de quinze années. l’Afrique centrale ne s’en est jamais remise.

Les séquelles du colonialisme sous sa forme extrême, la colonisation de l’intérieur et ouvertement raciste, l’apartheid, perdurent jusqu’aux toutes dernières années du XXème siècle : il n’y a de liberté en Afrique du Sud que lorsque Nelson Mandela sort de sa geôle..

- L’impossible « neutralisme »

Dès le début, les dés sont pipés. L’unité du Tiers Monde à Bandoung n’est qu’apparente. Les Etats représentés avaient déjà choisi leur camp ou allaient le faire. Pas forcément pour des motifs idéologiques, non, mais pour des raisons économiques : le besoin de capitaux.

Malheureusement, ces capitaux ne furent pas tous utilisés dans le cadre de programmes de développement.
Beaucoup servirent à financer des guerres locales...

Nasser, après avoir essuyé les rebuffades des Etats Unis qui le soupçonnent d’œuvrer contre Israël, dès 1956 se tourne vers Moscou, accueille les « conseillers techniques » soviétiques, déstabilise les positions américaines dans la région, et projette le Moyen orient dans la guerre froide, Israël étant le "cheval de Troie" des EU..
Le Pakistan depuis 1955 est l’allié des EU dans la région, tandis que l’Inde de Nehru donne des gages à l’URSS. L’état de guerre entre les deux voisins est une donnée constante de cette zone géographique jusqu’à ces derniers mois, situation d’autant plus périlleuse que les deux Etats disposent de l’arme nucléaire, pourtant honnie à Bandoung..

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Fidel Castro

Lorsque Fidel Castro, après l’échec américain de la « baie des Cochons », affirme qu’il est marxiste et fait entrer Cuba aux "Non Alignés" (1961), la chose est entendue. Tandis que la Chine, présente pourtant à Bandoung, mais en rupture totale avec Moscou engagée dans la "coexistence pacifique " avec les EU, n’adhéra jamais au MNA, persuadée que la guerre contre les capitalistes doit avoir lieu pour purger le monde de ces démons.

-  Les seigneurs de la planète ont utilisé à fond la fragilité des jeunes Etats.

La guerre froide s’engouffre dans le Tiers monde.

L’ex-Indochine française divisée en deux Viet Nam, sombre dans une guerre duale, civile et américaine, de quinze années. Il y a trente ans exactement, le dernier soldat américain quittait Saïgon, qui devenait Ho Chi Minh Ville.

Et systématiquement, chaque fois que l’URSS marque des points dans les pays d’Asie, d’Afrique et d’ Amérique latine, les Etats Unis s’emploient à les contrer. Ainsi l’adoption du modèle soviétique par nombre des nouveaux Etats dans les années 70, provoque la réaction américaine. Elle prend parfois des formes particulièrement brutales, en Indonésie, au Congo, au Soudan, au Cameroun, au Chili. Comment oublier Patrice Lummumba, et, dix ans plus tard, Salvatore Allende ?

Cette reprise en main ne se traduit pas directement par une « re-colonisation », mais par l’instauration de dictatures pro-occidentales ou pro-communistes, celles-là dans les deux versions, soviétique ou chinoise.

L’antagonisme EU/URSS a ainsi accouché de régimes peu recommandables : la Guinée de Sekou Touré, l’Algérie de Boumediène, le Cambodge des Khmers rouges [5]. Ou encore les bouffons sanguinaires ou grotesques comme Idi Amin Dada en Ouganda ou "l’empereur" Bokassa en Centrafrique. Le Chili de Pinochet, l’Argentine des généraux, et tant d’autres, leur font écho, sur l’autre rive de l’océan atlantique.

Depuis la fin de la guerre froide la carrière de dictateur est devenue plus hasardeuse, mais subsistent encore quelques dinosaures..

- Le développement économique et humain espéré à Bandoung est mal partagé

Juste après Bandoung, les pays qui ont alors opté pour le "modèle soviétique" de développement, fondé sur l’étatisation des moyens de production et l’industrie lourde, ont sacrifié leurs paysans et les économies rurales traditionnelles. L’Algérie peine encore à s’en remettre.
Le "modèle chinois" fut pire encore.. Ce sont d’ailleurs les Chinois qui, en premier, ont fait les frais de l’utopie meurtrière de Mao.

A l’heure actuelle, le pragmatisme supplante les idéologies. Le "modèle" unique est le modèle libéral, le "laisser faire, laisser passer", l’ouverture à la mondialisation.
Le Japon, seul des pays présents à Bandoung à être devenu riche, l’a compris très tôt, secondé il est vrai par les capitaux américains. Il a montré le chemin à ses voisins d’Asie : s’industrialiser, produire, à bas prix d’abord, mais s’insérer sur le vaste marché mondial. La Chine, à pas de géant, avance dans cette voie, version ultra-libérale, tout en maintenant les Chinois sous une dictature de fer. Alternative souhaitable au modèle américain ?

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Zhou Enlaï à Bandoung.
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Il y a 50 ans, la Chine, présente à Bandoung, s’intéressait déjà à l’Afrique, mais c’était pour mieux exporter le maoïsme. Et si aujourd’hui, elle tente de s’y faire bien voir, c’est en proportion des réserves d’hydrocarbures du continent noir..
Et elle n’est pas la seule dans ce cas. Le Japon, l’Inde, se montrent empressés, au moins autant que les Américains. On ne peut guère parler de solidarité.

En 25 ans, tandis que l’Afrique a régressé sur le plan économique, l’Asie méridionale et orientale a brûlé les étapes de la croissance. La Chine et l’Inde sont les très grandes puissances de demain et par leur voracité, elles pèsent déjà lourdement sur le marché des matières premières.

"Les protestations d’amitié de Bandoung n’ont pas résisté à cette dérive des continents" [6].

- Conclusion

Ne reste-t-il donc de l’esprit de Bandoung que des cendres ?

L’humanitaire est un fils de Bandoung. Témoignage de la solidarité des populations du monde envers les déshérités, il a connu un développement spectaculaire dans la seconde moitié du dernier siècle. Il témoigne aussi, hélas, de l’incapacité des Etats, ou de leur peu d’empressement, à gérer les seuils critiques.

Certains voient dans l’altermondialisme une résurgence des idéaux de Bandoung. La force de ce mouvement, tient à son inventivité, à sa capacité d’adaptation aux aspirations des peuples, qualités que le tiers-mondisme des années 60, englué dans l’idéologie, ne possédait pas. Mais ces qualités sont aussi des faiblesses, car elles génèrent une grande dispersion.

En 1955, Boutros Boutros-Ghali [7], alors professeur à l’université du Caire, jugeait avec lucidité : "Si les Etats réunis à Bandoung ont appris à se connaître, il n’en demeure pas moins que la conférence a été en dernière analyse une foire aux illusions".

Quelques adresses utiles :

- Une étude universitaire sur la politique africaine de la Chine.

- La source internet officielle de la Chine, qui commémore Bandoung.

- Une source cubaine qui elle aussi commémorel’évènement.

- De Bandoung à Bagdad, du non-alignement à l’altermondialisme, un article d’Alternatives économiques.

- Le discours de clôture de la conférence, d’après Nehru.


[1Un milliard et demi d’êtres humains, à l’époque, l’explosion démographique du tiers monde commence à peine.

[2Tito est communiste, mais en complète rupture avec Moscou.

[3Le FLN est représenté à Bandoung, par Hocine Aït Ahmed.

[4Dien Bien Phû, 7 mai 1954.

[5Près de deux millions de morts, un "populicide" dont les instigateurs n’ont toujours pas été jugés.

[6Les fruits amers de Bandoung, par Bertrand Le Gendre, article du Monde, 22 avril 2005.

[7Futur Secrétaire général de l’ONU, de 1992 à 1996.