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10 avril 2005 | Imprimer cette page

AU SOLEIL NOIR DE CABINDA

par Danielle Beaugendre

Le Cabinda est un tout petit territoire de 7200 km2, composé au sud d’une plaine côtière et partagé au nord, entre forêt et savane. Sa population, 600.000 à 800.000 habitants, vit depuis trente ans tiraillée entre forces gouvernementales angolaises et maquisards indépendantistes. La majeure partie s’est réfugiée dans l’ombre de la forêt primaire, bien loin des regards de la communauté internationale, ou forme une diaspora dans les pays voisins ou sur d’autres continents. Ceux qui ont choisi de rester au pays, en dehors de la guérilla, se rassemblent dans les plus grandes villes.

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L’enclave de Cabinda
Entre RDC (ex-Zaïre) et Congo.

Les malheurs du Cabinda commencent au début des années 60, lorsque sont forés les premiers puits de pétrole : il produit aujourd’hui près du tiers du pétrole angolais. Et ses gisements off shore sont extrêmement prometteurs.

Le gouvernement angolais peut évidemment compter sur l’appui intéressé des Etats Unis et des pays européens pour maintenir fermement sa tutelle sur le Cabinda. Non seulement sa tutelle, mais aussi la guerre, mettant en pratique le vieil adage "diviser pour règner".

"Dieu a béni le peuple cabindais, mais le pétrole l’a maudit". Ainsi s’exclame "Padre Congo", au nom des indépendantistes. [1]

- Cabindais ou Angolais ? Que dit l’histoire ?

Le Cabinda était un protectorat portugais, entériné à la Conférence de Berlin (1885-86). Contrairement à l’Angola, où la présence portugaise datait déjà de quatre siècles, il n’était pas une colonie. Il n’a pas non plus de continuité territoriale avec l’Angola. L’appendice du territoire de la RDC sur l’Atlantique est le fruit de traités entre les puissances européennes - Français, Belges, Portugais - dominant la région : les Belges souhaitaient une ouverture de « leur » Congo sur l’Atlantique.

En 1960, grande année pour les indépendances africaines, l’Angola se lance dans une guerre de libération meurtrière qui va durer 15 ans. Le Cabinda, lui, demeure relativement calme. [2] En 1964, la défunte OUA [3] classe le Cabinda comme le 39ème Etat du continent à décoloniser, distinctement de l’Angola, classé 35ème Etat.
C’est en partie sur ce fait que se fondent les indépendantistes cabindais pour justifier leur action, outre leur histoire et leur peuplement complètement différents de ceux de l’Angola.

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Affiche

- Affiche datant des guerres d’émancipation (1960-1975) rédigée en français. La proximité du Congo Brazza et de la RDC, ex-Congo belge, explique l’usage du français en plus du portugais, langue du colonisateur.

1974, Révolution des Œillets au Portugal, chute du dictateur Marcello Caetano, successeur de Salazar. La junte qui lui succède, où siègent communistes et socialistes anticolonialistes, négocie avec les fronts de libération marxistes. L’Angola et le Mozambique accèdent à l’indépendance en 1975. Et par l’accord du 8 février de la même année, le Portugal transmet son protectorat sur Cabinda à l’Angola.

Rarement l’annexion d’un territoire n’a été aussi facile, les Cabindais n’ayant bien évidemment pas été consultés.

Cette transaction qui coïncide avec le 1er choc pétrolier [4], permet au Portugal d’avoir un accès indirect au pétrole cabindais, par l’intermédiaire des compagnies pétrolières américaines et françaises.

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Le pétrole du Golfe.. de Guinée

-  Le FLEC

Le Front de Libération de l’Enclave de Cabinda s’est organisé dès 1974, et s’est réfugié dans la forêt de Mayombe, suivie par une bonne partie de la population civile. Mais la rébellion est pauvre et ne fait pas le poids - 5000 hommes - avec l’armée angolaise. Tout de suite l’Angola marxiste est soutenu par de nombreux mouvements : Fidel Castro dépêcha des soldats cubains, qui vinrent s’ajouter aux mercenaires européens, russes et américains. Les services secrets français, qui avaient contribué à la formation du FLEC, ont tourné casaque dès que furent signées les premières concessions avec les compagnies pétrolières françaises…

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Le drapeau du FLEC

C’est ainsi que le Cabinda est le théâtre depuis tout ce temps d’une guerre coloniale où « colons » et « colonisés » sont des Africains.

-  « Il n’y a pas de guerre au Cabinda ».

C’est ce que déclarait en mai 2004 le Président angolais José Eduardo Dos Santos lors d’une conférence de presse alors qu’il était en visite officielle à Washington.

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La communauté internationale
Ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre.

Le même jour, la compagnie américaine Chevron - Texaco signait avec le gouvernement la prolongation du contrat d’exploitation du « bloc 0 » au large des côtes cabindaises, jusqu’en 2030  !
Le nouveau Président de la Commission européenne, l’ancien 1er ministre portugais José Manuel Barroso, pendant les quatre jours de sa visite officielle en octobre 2003 n’a pas dit un mot sur le Cabinda. Deux mois plus tard il retournait à Luanda, cette fois en visite privée afin d’assister au mariage de la fille du Président angolais…

Le Cabinda vit dans un huis clos, entre armée angolaise - 30.000 soldats - , vendeurs d’armes, compagnies pétrolières et guérilla clandestine.

S’il n’y a pas de guerre, pourquoi maintenir alors une force militaire aussi conséquente ?
Cela fait un soldat angolais pour dix habitants.. C’est sans doute l’une des plus fortes concentrations militaires du monde.

- Petit instantané de la situation au Cabinda

- L’Angola « contrôle » les 2/3 du territoire. Un contrôle musclé, à base « d’opérations de nettoyage », selon les termes utilisés.

- Les camps de réfugiés au Congo Kinshasa, en RDC, au Gabon, comme tous les camps, constituent un drame humanitaire.

- Les expatriés américains et français de Chevron-Texaco et de Total sont barricadés dans la cité pétrolière de Malongo, à 20 km au nord de la ville de Cabinda. Barbelés, champs de mines, leur cité est à l’abri de la guerre. Mac Donald’s, cinémas, « Little America » est une enclave dans l’enclave.

- Le pétrole cabindais coule à flot : 1,2 million de barils par jour [5]. C’est autant que la Libye ou l’Indonésie [6]. Par comparaison, le continent africain tout entier consomme 2,8 millions de barils/jour…

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Chevron, Total..
Des concessions jusqu’en 2030

- Officiellement, les plate-formes off shore du Cabinda ont fourni 29% de la production nationale angolaise. En vérité le pétrole cabindais rapporte à l’Angola la moitié de sa rente pétrolière annuelle, soit 8 milliards de dollars. La transparence des comptes n’est pas le fort des gouvernements..

- Les Français n’ont jamais entendu parler du Cabinda. Pourtant, via Total/Elf/Fina, 10% des produits pétroliers qu’ils utilisent en proviennent

- Le papillon et le Chaos

Le vol léger d’un papillon déclenche un cyclone à l’autre bout du monde : c’est la théorie du chaos. Le Cabinda est à l’Afrique équatoriale ce que le papillon est au cyclone. Il y a une réelle interdépendance des conflits, dont celui du Cabinda, dans toute la région.
Pour isoler les indépendantistes, l’Angola maintient son joug par le financement de certains conflits, par la vente d’armes, l’envoi de troupes. L’armée angolaise est la première armée organisée de la zone. Elle est très sollicitée… et elle a participé activement aux premières guerres continentales qui ont affecté la région des Grands Lacs. L’Angola fut de toutes les coalitions.
Une des clés du conflit cabindais se trouve dans la poche des deux pays limitrophes, le Congo -Brazzaville et la RDC : en 2001, l’arrivée au pouvoir d’un allié, Denis Sassou Nguesso, au Congo Brazza, a conforté l’Angola, contrairement au précédent. [7]

- la cause cabindaise est-elle désespérée ?

A priori, oui. Elle ne peut compter sur aucun soutien de la communauté internationale, sourde, aveugle et muette. Même l’Union Africaine ne bouge pas.

Pourtant ces deux dernières années ont enregistré quelques points positifs. Outre sa pauvreté, le FLEC était - est encore - paralysé par ses divisions internes. Or, le 29 août 2004, les deux principales factions se sont réconciliées, à Emmaüs aux Pays Bas. d’autre part, le 11 juillet 2004, 15.000 cabindais sont descendus dans la rue pour saluer la naissance de l’association des Droits de l’homme appelée « Mpalabanda », du nom d’un arbuste local très résistant. Le 30 janvier 2005, l’association a organisé une manifestation ouvertement indépendantiste, et proclamé son soutien au FLEC. C’est la 1ère fois que la société civile témoigne son attachement à la cause !

- Pour conclure.

La question cabindaise est un des poisons de la région. Faut-il attendre que les gisements de pétrole soient assèchés ? Après tout, au train où va leur exploitation, elle ne devrait pas se prolonger au delà de 2030. Chevron, Total et les autres ne seront plus là pour contempler les ravages écologiques qu’ils ont commis, les seigneurs de la guerre auront plus de difficulté à se financer pour acheter des armes.

Aux Cabindais restera un pays détruit, truffé de mines antipersonnel, spolié de ses richesses qui auront profité à beaucoup, sauf à eux.

- Pour aller plus loin :

Des sites internet :

- Le site du FLEC

- Texte de la pétition adressée par le FLEC à la Commission des Droits de l’homme à Genève. (texte en français)

- Un site cabindais
lusophone, pro-FLEC, très documenté, et actualisé où ceux qui ne parlent pas le portugais peuvent quand même "deviner" le contenu des articles..

- Un article sur « l’entraînement combatif » des FAA (Forces armées angolaises)

- Une présentation de l’Angola

Et aussi, avec mes remerciements, le compte-rendu du Café géopolitique du 14 octobre 2004. Son sujet portait sur : L’Afrique équatoriale, centre malade du continent. En présence de Roland Pourtier, géographe, professeur à l’Université Paris 1 et de Virginie Mouanda Kibinde, écrivain.

Dernières nouvelles :
- Lu sur ibinda.com : le chef du Mouvement Mpalabanda a échappé de peu à un attentat, en janvier 2005.

- Les grandes compagnies pétrolières sont d’accord pour procéder, dans un proche avenir, à des forages en eau profonde. Le Golfe de Guinée fait partie des zones étudiées.


[1Le père Jorge Casimiro Congo, un prêtre de 52 ans, militant actif, casse-tête pour le régime angolais.

[2Deux tentatives d’insurrection en 1960 et 1966.

[3A la Conférence du Caire.

[4Suite à la guerre du Kippour - septembre 1973 - entre Israël et la Ligue arabe, les pays de l’OPEP utilisent l’arme-pétrole, le prix du baril est multiplié par quatre.

[51 baril équivaut à 159 litres.

[6Respectivement : 1,225 et 1,218 barils/jour, source : Le Monde

[7Celui de Lissouba, qui soutenait l’enclave.