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4 juin 2002 | Imprimer cette page

La dette des Tiers-Mondes (2ème partie)

par Danielle Beaugendre

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur cette dette sans jamais oser le demander... Paupérisation, politique du pire... L’équivalent de quarante trois plans Marshall... Faut-il tout simplement la supprimer ?

Il est bon de rappeler (voir éditorial précédent) que la dette totale des pays riches s’élève à 22.000 milliards de dollars, celle des pays pauvres, 2100 milliards de dollars, soit dix fois moins. L’annulation complète de la dette des pays pauvres ne représenterait qu’une goutte d’eau, moins de 5%, dans les finances mondiales, et ne ferait courir aucun risque au système financier global.

Néanmoins, est-ce la panacée universelle ?

QUI ANNULE SA DETTE, RELEVE LA TETE ?

- 36 MILLIARDS DE DOLLARS EN MOINS

Le problème de la dette du Tiers monde revient périodiquement sur le tapis vert des tables rondes. La plus récente des remises en cause, est celle du sommet du G7, à Lyon , en septembre 1996. Les Etats riches reconnaissent que les Pays Pauvres Très Endettés, les PPTE, ne s’en sortiront pas sans une annulation partielle de leur dette extérieure. Pour la première fois de leur histoire, la Banque mondiale et le FMI acceptent de renoncer à leurs propres créances !

L’objectif est de réduire le poids du service de la dette extérieure pour le rendre inférieur à 150% des recettes d’exportations, et à 250% des revenus de l’Etat, seuil au delà duquel la dette est jugée " insoutenable "( ! !). Quarante et un pays ont été sélectionnés. En contrepartie, les pays bénéficiaires doivent investir les sommes épargnées dans les secteurs de la santé et de l’éducation et se conformer " à un cadre stratégique de lutte contre la pauvreté ", défini à partir d’une consultation de la population et en accord avec le bailleur de fonds.

En juin 1999, sous la pression des ONG, le G7 décide d’assouplir encore les critères de sélection. A ce jour, 24 pays ont ou vont bénéficier d’annulations pour un montant de 36,6 milliards de dollars. La mesure est effective aujourd’hui en Bolivie, au Mozambique, en Ouganda et en Tanzanie.

- Ces réductions de dette peuvent-elles contribuer à résoudre le problème ?

Rapportées à la dette globale des pays concernés, près de 360 milliards de dollars, leur impact est limité. D’ailleurs les montants annoncés par la Banque mondiale sont assez mystérieux. On parle de 30, de 50, voire de 100 milliards ? Selon ses experts, cela réduirait de 50% leur stock total de dette.. Mais ces créances s’étaleront sur des périodes très longues, de 30 ou 40 ans.. Pour le Mozambique, la Guinée Bissau, le Nicaragua, très endettés, les sommes seront importantes. Par contre, pour le Mali, cela va représenter à peu près 30 millions de francs CFA par an (40,5 millions de dollars), soit 6% des dépenses publiques. C’est peu. En fait, un pays ne peut s’endetter que si le FMI ou la Banque mondiale le jugent " crédible ", donc doté de quelques ressources, donc pas absolument " pauvre ". On ne prête qu’aux riches dit le proverbe…. Quel paradoxe ! Car les pays les plus pauvres, qui ne peuvent rien, absolument rien rembourser, étranglés qu’ils sont par leurs difficultés, n’ont en fait qu’une toute petite dette et n’ont, en somme, pas grand chose à gagner de cette mesure ! A l’extrême, le Mozambique et Madagascar, ne remboursent plus rien du tout. Alors, pour eux, une remise de dette n’a pas de réalité, elle est virtuelle..

- Cela signifierait-il que les remises de dette sont des leurres ?

Pas tout à fait, mais il faut avouer que c’est le plus souvent de la générosité à bon compte. Certains pays s’en méfient d’ailleurs. En entrant dans ce " club " des pauvres, ils craignent d’être stigmatisés et écartés encore plus des financements ! Ainsi, le Ghana a refusé de bénéficier de l’initiative. A une autre échelle, les grands pays de l’Amérique latine, les plus endettés en valeur absolue, ne demandent pas de réduction de leur dette : il y va de leur crédibilité !

- A-t-on suffisamment de recul pour pouvoir juger de l’opportunité d’une remise de dette ?

L’Ouganda a été le premier pays à bénéficier d’une réduction de dette. (voir encadré). Le bilan est en demi-teinte, du moins pour autant qu’on puisse en juger, l’opacité des comptes ne facilitant pas la tâche. Un fait est prouvé : après avoir bénéficié d’une annulation partielle de sa dette, l’Ouganda, fin 1999, était encore plus endetté qu’avant, car il avait contracté entre temps de nouveaux emprunts ! Ainsi que le démontre l’article encadré, les sommes " économisées " ne profitent pas seulement aux acteurs sociaux !

Cas d’école : Ouganda
(lu dans Alternatives internationales, mars-avril 2002, article signé S.T.)

L’Ouganda est le premier pays à avoir bénéficié d’une éduction de dette substantielle dans le cadre de l’initiative PPTE, via une remise d’un milliard de dollars, ce qui a ramené le service de sa dette de 104 millions à 74 millions de dollars par an. Qu’en a -t- il fait ? Difficile de le savoir clairement. D’un côté, le taux de scolarisation primaire a doublé grâce à l’instauration de la gratuité dans le premier cycle. De l’autre, une étude de la London School of Economics souligne les étranges effets de cet allégement : après avoir bénéficié de l’annulation de 20% de sa dette en 1998, le gouvernement a immédiatement contracté de nouveaux emprunts et avait, fin 1999, une dette plus importante qu’avant l’annulation !

L’étude suggère deux explications : la baisse du prix mondial du café et l’augmentation du budget de la défense

Une ambivalence qui n’étonne pas l’économiste Nicolas de Torrenté, spécialiste de l’Ouganda : " L’allégement de la dette a permis à la fois d’augmenter le taux de scolarité et d’acheter des armes. Tout se passe comme si l’Ouganda sous-traitait ses dépenses sociales aux bailleurs de fonds, qui sont ravis de contribuer au plan " antipauvreté " d’un régime tout dévoué au libéralisme économique. Mais pendant que les bailleurs s’occupent des services sociaux, il reste plus de fonds pour les autres secteurs du budget, dont l’armée. Or les bailleurs n’ont pas de critères très solides pour contrôler les dépenses militaires, et l’Ouganda est très doué pour les dissimuler dans son budget. "

Alors il faut annuler la dette, purement et simplement !

D’autant qu’une partie du mécanisme PPTE sera financée par des sommes qui en principe auraient dû être consacrées à l’aide ! Les " remises de dette " seront en effet comptées comme des dons. Pour les pays qui ne remboursaient pas, la réduction de la dette peut conduire à une perte de ressources ce qui est un comble ! Pour les autres, comme ils seront soumis à une augmentation des dépenses de développement, leur budget ne verra guère de différence. Et pour couronner le tout, l’aide au développement, décroît régulièrement depuis 10 ans : elle a diminué de 2 milliards de dollars entre 1991 et 1999.

Pourquoi tergiverser dans ce cas ? L’annulation de la dette a été l’un des slogans de Porto Alegre, mais on ne l’a pas beaucoup entendu à New York !
C’est sans aucun doute une condition nécessaire, mais pas suffisante. L’annulation de la dette doit s’inscrire dans un projet vaste, qui implique en fait tous les acteurs internationaux, qu’ils soient du Nord ou du Sud.

Du côté des Etats du Sud, s’impose une réforme de la fiscalité afin de garantir une redistribution équitable des richesses, aujourd’hui concentrées entre les mains d’une minorité. Du côté international, il faut permettre aux Etats du Tiers monde de protéger leurs économies, éventuellement dans le cadre d’espaces économiques régionaux. L’OMC doit admettre cette approche plus " protectrice " que " protectionniste ". D’autre part, si l’aide publique faiblit, de nouveaux outils peuvent y suppléer, comme la taxe sur les transactions financières (dite Taxe Tobin). Et puis…. les fortunes détournées par les élites du Sud, placées à l’abri des paradis fiscaux, devraient être connues ? rétrocédées à leur pays d’origine ? Leur montant représenterait … les 2/3 de la dette extérieure de l’Afrique subsaharienne… On peut toujours rêver ! !

De toutes façons il sera toujours nécessaire de surveiller l’utilisation des fonds !
Oui, et pas seulement la " bonne gouvernance " des pays du Sud ! Mais aussi les suggestions faites par les bailleurs de fonds du Nord ! Par exemple, est-ce bien utile au développement du Rwanda que la France finance la télévision couleurs demandée par le Président Habyarimana ? Assez des " éléphants blancs !". Les exigences de transparence et de raison sont valables pour tous les acteurs du drame de la dette.

POUR CONCLURE :

Augmenter le revenu des populations pauvres est autant une question de pertinence que de moyens. La ligne actuelle est de substituer à une logique de dons, donc de dépendance, une logique de financement du développement, menée en partenariat avec les pays du Sud.

A cet égard, le programme du NEPAD apparaît exemplaire (voir encadré : les dix priorités du NEPAD). Le fait que ce plan s’appuie sur la privatisation et le commerce vient d’Abdoulaye Wade, le président du Sénégal. Son portrait, tracé par le New York Times, le présente comme " un nouveau modèle de président africain ". " Je n’ai jamais vu un pays se développer par l’aide ou le crédit. Ceux qui se sont développés croyaient tous au marché. Il n’y a pas de mystère là-dedans. L’Afrique a pris la mauvaise route après l’indépendance ".

Le NEPAD sera présenté en juin au sommet du G8 au Canada, et contiendra très probablement des dispositions sur l’aménagement et l’annulation de la dette que défendent la plupart des dirigeants africains. Le " lonesome cow boy " qui dirige le Sénégal se montre plus intransigeant : " Je veux que l’Afrique soit un partenaire et non un parasite qu’il faut nourrir ".

La dette des Tiers mondes ne doit plus être ce tonneau des Danaïdes qui se vide au fur et à mesure qu’on l’emplit, réglons-le problème une fois pour toutes, en particulier pour les pays les plus pauvres, mais que cela ne soit pas le signal d’une quelconque marginalisation de ces pays, bien au contraire, que tout soit fait pour les intégrer à l’économie mondiale. Il ne suffit plus de donner de l’argent aux pauvres pour qu’ils se tiennent tranquilles, encore faut-il les encourager à prendre leur avenir en mains.


ANNEXE

- LES DIX PRIORITES DU NEPAD (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique). Source : Jeune Afrique (14/04/2002)

- SENEGAL (JAF) : Le NEPAD a retenu dix " priorités ", secteurs sur lesquels devraient être concentrés les efforts de développement. Source : site de la Conférence de Dakar sur le financement du NEPAD.

- La bonne gouvernance publique.
Démocratie, élections libres et honnêtes, institutions démocratiques, respect des droits de l’homme, de la femme et de l’enfant, transparence dans la gestion du patrimoine public.

- La bonne gouvernance de l’économie privée.
Justice indépendante et honnête dans les litiges impliquant les investisseurs étrangers, gestion honnête et transparence des sociétés, etc.

- Les infrastructures.
Routes, chemins de fer, ports et aéroports, sont des éléments, des coûts de production pesant sur la compétitivité des produits africains, appelés à être vendus à l’étranger. Les infrastructures sont aussi créatrices d’activités économiques.

- L’éducation.
Les ressources humaines sont le facteur le plus important de la croissance.. Des pays sans ressources naturelles comme le Japon, la Corée du Sud, Taiwan, Singapour, ont montré qu’un pays pouvait se développer uniquement en investissant massivement dans l’éducation et la formation.

- La santé.
C’est un pari important pour l’Afrique, en raison de son taux très élevé de mortalité, dû à des maladies endémiques (malaria, tuberculose, sida) . La bonne santé des populations est un facteur de productivité.

- Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC).
L’accès aux NTIC doit être assuré aux populations dès la plus petite enfance et étendu à toutes les activités, de l’agriculture à l’industrie et aux transports, à l’éducation, aux services et aux échanges.

- L’agriculture.
L’Afrique a un retard énorme en agriculture, qui se traduit par sa dépendance alimentaire difficilement concevable pour un continent immense qui dispose de terres et d’eau.

- L’environnement.
Aux dégâts naturels, tels que ceux qui résultent du climat (sécheresse, désertification, érosion des côtes..) s’ajoutent ceux causés par l’homme. La bataille de l’environnement nécessite d’importants moyens.

- L’énergie.
Partie intégrante et nécessaire du développement, mais certains pays n’ont pas d’énergie naturelle exploitable. Les pays africains envisagent des oléoducs et des gazoducs qui permettraient leurs approvisionnement.

- L’accès aux marchés des pays développés.
La communauté internationale vient de reconnaître que la base du développement c’est plus l’agriculture que l’industrie sans base locale… Des discussions se sont engagées entre le G8 et l’Afrique, et nous avons bon espoir de voir s’ouvrir devant nous les marchés internationaux.. Mais ces perspectives ne deviendront réalité que si elles bénéficient d’investissements massifs.

Danielle Beaugendre


Pour approfondir sur la toile :

http://users.skynet.be/cadtm (comité pour l’abolition de la dette du tiers monde)

http://www.dette2000.orgDette&Développement, plate-forme française d’information et d’action sur la dette)

http://www.Eurodad.org (le site des ONG européennes)

http://www.jubileeplus.org (La campagne mondiale Jubilé Plus)

http://www.worldbank.org/hipc (L’initiative PPTE de la Banque mondiale).